Maupassant dans la fiction
Roman, nouvelle, poésie, théâtre



L'internaute trouvera ci-dessous de courts extraits d'oeuvres de fiction de genres et de pays différents où sont cités Maupassant et son oeuvre. Cette rubrique ne prétend pas se substituer aux volumes papier auxquels il est nécessaire de se reporter. Au contraire, elle a été conçue comme une invitation à la lecture, donc comme un retour au livre.



  • APOLLINAIRE Guillaume,
  • « La Grenouillère », extrait du recueil Il y a (1925).
  • « Le Rabachis » , Oeuvres en prose.

  • ASSOULINE Pierre, Le Portrait, roman (2007).

  • ATWOOD Margaret, Le Tueur aveugle (2002).

  • BABEL Isaac, « Guy de Maupassant » (1932), dans Nouvelles.

  • BEAUCHEMIN Yves, Charles le Téméraire, roman (2004).

  • BLEYS Olivier, Le Fantôme de la tour Eiffel, roman (2002).

  • BLOY Léon, portrait de Vaudoré dans Le Désespéré (1884).

  • BONNETAIN Paul, L’Opium (1886).

  • BOUDARD Alphonse,
  • Chère visiteuse (1999).
  • Les Trois Mamans du petit Jésus (2000).

  • BOURGET Paul, Une idylle tragique : mœurs cosmopolites (1896).

  • BROWN Dan, Anges et démons (2005).

  • CAMUS Renaud, Vie du chien Horla (2003).

  • CASTAING Frédéric, Rouge cendres (2005).

  • CHAMPSAUR Félicien, Dinah Samuel (1882).

  • DEBRAY Quentin, L'Impatiente de Freud (2002).

  • DENUZIÈRE Maurice,
  • Le Cornac (2000).
  • Amélie ou la concordance des temps (2001).
  • L'Alsacienne (2009).

  • DÉON Michel, Madame Rose (1998).

  • DUTEURTRE Benoît, Les pieds dans l'eau (2008).

  • GUERS Marie-Josèphe, La Petite Marquis (1993).

  • GUIGNON Catherine, Les mystères du Sacré-Coeur. Les Vignes de la République, roman d’aventures (1998).

  • IZNER Claude, La disparue du Père-Lachaise (2003).

  • JEAN Raymond, La Lectrice (1986).

  • LE BOURHIS Michel, Échancrure (2007).

  • LÉVY André, « Cany-Barville » (2001).

  • LORRAIN Jean,
  • Très Russe (1886).
  • « Cri du Cœur » dans Fards et Poisons (1903).

  • METALIOUS Grace, Peyton Place [1956].

  • MILLE Raoul, Le Roman de Marie Bashkirtseff (2004).

  • MORAND Paul, « Le Bazar de la charité », dans Fin de siècle (1957).

  • ORIOL Laurence, Thérèse Humbert (1983).

  • PANCOL Catherine, Un homme à distance (2002).

  • PANDOLFI Ugo, La Vendetta de Sherlock Holmes (2004).

  • PEYRAMAURE Michel,
  • Le Beau Monde. Histoire d'Anna Labrousse, servante (1994).
  • La Divine. Le roman de Sarah Bernhardt (2002).

  • RAIMOND C.E. [Elizabeth ROBINS], « Miss de Maupassant » (1895).

  • RIOTOR Léon, Les Taches d’encre (1931).

  • ROMAINS Jules, La Douceur de vivre (1939), t. XVIII des Hommes de bonne volonté.

  • ROUSSEAU François-Olivier, Sébastien Doré, roman (1985).

  • SCHNEIDER Michel, Morts imaginaires (2003).

  • SCHNITZLER Arthur, « Mademoiselle Else » (1924).

  • TABUCCHI Antonio, Pereira prétend (1994).

  • TCHEKHOV Anton,
  • « Au royaume des femmes », dans Récits et Nouvelles (1894).
  • La Mouette (1896).


    Guillaume APOLLINAIRE
    - « La Grenouillère », dans Il y a, Paris, Gallimard, Poésie, 1969, p.58.

    La Grenouillère

    Au bord de l’île on voit
    Les canots vides qui s’entre-cognent
    Et maintenant
    Ni le dimanche ni les jours de la semaine
    Ni les peintres ni Maupassant ne se promènent
    Bras nus sur leurs canots avec des femmes à grosse poitrine
                            Et bêtes comme chou
    Petits bateaux vous me faites bien de la peine
    Au bord de l’île


    - « Le Rabachis », Oeuvres en prose, textes établis, présentés et annotés par Michel Décaudin, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1977, t. I, p.528-533.
    « Le Rabachis » fait partie des contes retrouvés d’Apollinaire. Nous donnons ici l’incipit et quelques extraits.
         « C’était au cours de l’hiver de 1911, dans un salon bien parisien. […]
         On mangea quelques gâteaux sans farine et l’on but du porto ; puis, dans l’intention de prendre des notes en vue d’un ouvrage intitulé : Comment le déroulement à rebours des films cinématographiques influe sur les moeurs, je m’en allais à la Bibliothèque nationale. […] Un monsieur sévère me parla en ces termes :
         « Vous voudriez quelques scénarios de cinématographe, monsieur ? Et cette demande est formulée de telle façon qu’il nous est impossible de la satisfaire… […]
         – Faites donc ! me dit le bibliothécaire. Faites donc !... »
         Et il reprit une lecture interrompue, celle des Contes de la Bécasse, de Maupassant. »


    Margaret ATWOOD, Le Tueur aveugle, roman, traduit de l'anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch, Paris, Robert Laffont, Pavillons, 2002, p.187. [titre original : The Blind Assassin (2000)].
           « Les mathématiques selon M. Erskine étaient relativement simples : il fallait qu'on sache tenir nos comptes, c'est-à-dire qu'on puisse additionner et retrancher et gérer une comptabilité en partie double.
           Le français se résumait à des formes verbales et à Phèdre et englobait des maximes concises, formulées par des auteurs connus. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait – Estienne ; C'est de quoi j'ai le plus peur que la peur – Montaigne ; Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point – Pascal ; L'histoire, cette vieille dame exaltée et menteuse – Maupassant ; Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains – Flaubert ; Dieu s'est fait homme; soit. Le diable s'est fait femme – Victor Hugo. Et cetera. »


    Pierre ASSOULINE, Le Portrait, roman, Paris, Gallimard, 2007, p.200-201. (Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur)
    Ce roman met en scène le portrait de Betty de Rothschild qui assiste à l’histoire de toute sa famille.
    « Les Rothschild comme les autres sont en danger. Plus encore que les autres, tant pour ce qu’ils représentent que pour ce qu’ils possèdent. En les arrêtant, on emprisonne un symbole et un bouc émissaire. Inouï ce que le simple énoncé de notre nom peut véhiculer comme fantasme dans le peuple comme parmi l’élite. Ce pauvre Maupassant n’y a pas échappé, mais au moins avait-il l’excuse de la maladie mentale, lui qui, dans son délire à la clinique du docteur Blanche, répétait entre deux hurlements : « Les Rothschild n’ont-ils pas payé ma pension ? » ».


    Isaac BABEL, « Guy de Maupassant » (1932), p.193-203 dans Nouvelles, précédé de Contes d’Odessa, traduit du russe par A. Bloch et M. Minoustchine, Paris, Gallimard, NRF, Du Monde entier, 1967, 252 p.
         « Pendant l’hiver de 1916, je me retrouverai à Pétersbourg avec un faux passeport et sans le sou. Alexis Kazantzev, un professeur de littérature russe, m’hébergea chez lui. […]
         « A Noël, nous eûmes de la chance. L’avocat Benderski qui possédait la maison d’éditions « Alcyon », avait décidé de publier une nouvelle édition des oeuvres de Maupassant. Raïssa, la femme de l’avocat, s’était chargée de les traduire. Ce projet grandiose n’aboutit à rien.
         On demanda à Kazantzev qui faisait des traductions de l’espagnol, s’il ne connaissait pas une personne capable d’aider Raïssa Mikhaïlovna. Kazantzev leur parla de moi.
         Vêtu d’un veston emprunté, je me rendis le lendemain chez les Benderski. […]
         – Maupassant est l’unique passion de ma vie, me dit Raïssa.
         S’efforçant de réprimer le balancement de ses fortes hanches, elle sortit de la pièce et revint avec la traduction de Miss Harriet. Dans sa traduction, il ne restait pas trace de la phrase de Maupassant, libre, fluide, traversée par un long souffle de passion. Raïssa Benderski écrivait avec une correction fastidieuse, dans un style lâche et sans vie, comme les Juifs, autrefois, écrivaient en russe.
         J’emportai le manuscrit chez moi et, dans la mansarde de Kazantzev, au milieu des dormeurs, je passai la nuit à pratiquer des percées dans la prose de Raïssa Benderski. […]
         Le lendemain matin, je rapportai le manuscrit corrigé. Raïssa ne mentait pas, lorsqu’elle parlait de sa passion pour Maupassant. Elle resta assise, sans mouvement, les mains jointes, pendant que je lisais ; ses mains satinées glissaient vers le sol, son front pâlissait, la dentelle entre ses seins écrasés s’écartait et palpitait. […]
         Les rayons vitreux du soleil de Pétersbourg tombaient sur le tapis fané et inégal. Vingt-neuf volumes de Maupassant étaient posés sur une étagère au-dessus de la table. De ses doigts dansants, le soleil touchait le dos en maroquin des livres, tombeau magnifique d’un coeur humain.
         On nous servit du café dans des tasses bleues et nous nous mîmes à traduire Idylle. Tout le monde se souvient de ce récit dans lequel un jeune charpentier affamé tète le sein d’une grosse nourrice pour la soulager de son trop-plein de lait. Cela se passait dans un train allant de Nice à Marseille, par une journée torride, à midi, au pays des roses, dans la patrie des roses, où les champs de fleurs descendent jusqu’au rivage de la mer... »
         Après le Nouvel An, les deux soeurs de Raïssa arrivèrent de Kiev. J’apportai un jour le manuscrit de L’Aveu et, n’ayant pas trouvé Raïssa chez elle, je revins le soir. Ils étaient en train de dîner dans la salle à manger. Des rires argentins et hennissants, une rumeur de voix masculines, pleines d’une allégresse exagérée, provenaient de là-bas. Dans les maisons riches qui n’ont pas de traditions, les dîners sont toujours bruyants. […] Raïssa entra et vint à moi en robe de bal, le dos nu. Ses pieds marchaient avec maladresse dans ses petits souliers vernis qui vacillaient.
         – Je suis ivre, mon cher. Et elle tendit vers moi ses bras couverts de chaînes de platine et d’étoiles d’émeraude.
         Son corps ondulait comme le corps d’un serpent qui se dresse vers le plafond au son de la musique. Elle secouait sa tête bouclée en faisant tinter ses bagues, et s’affala soudain dans un fauteuil orné de sculptures russes anciennes. Des cicatrices rougeoyaient sur son dos poudré. […]
         – Je veux travailler, balbutia Raïssa, en étirant ses bras nus, nous avons sauté toute une semaine…
         Elle apporta de la salle à manger une bouteille et deux coupes. Ses seins reposaient en liberté dans sa robe de soie en forme de sac ; leurs mamelons se dressaient sous la soie qui les couvrait…
         – Une bouteille rarissime, dit Raïssa en versant le vin, un muscat de 83. Mon mari me tuera, quand il le saura… […] Je suis ivre, mon cher… Que faisons-nous aujourd'hui ?
         – Aujourd'hui, c'est L’Aveu
         – Donc, L’Aveu. Le soleil est le héros de ce récit, le soleil de France… Des gouttes de soleil en fusion, en tombant sur la rousse Céleste, s’étaient changées en taches de son. Les rayons verticaux du soleil, le vin et le cidre de pommes avaient poli la trogne du cocher Polyte. Deux fois par semaine, Céleste allait à la ville vendre de la crème, des oeufs et de la volaille. Pour le transport, elle donnait à Polyte dix sous pour elle et quatre pour son panier. Et à chaque voyage, Polyte demandait à la rousse Céleste, en clignant de l’oeil : « Quand donc que nous allons rigoler un brin, ma belle ? – Qu’est-ce que vous dites, m’sieu Polyte » Tressautant sur son siège, le cocher expliqua : « Une rigolade, c'est une rigolade, pardi… une rigolade fille et garçon, pas besoin de musique… – Je n’aime pas ce genre de plaisanteries, m’sieu Polyte », répondit Céleste en éloignant du gars ses jupes qui pendaient sur de forts mollets vêtus de bas rouges. Mais ce diable de Polyte ne faisait que rire à gorge déployée, que toussoter : « Un jour nous y viendrons, à la rigolade, ma belle », et des larmes de gaieté, roulaient sur son visage rouge brique, couleur de sang et de vin.
         Je vidai encore une coupe du rarissime muscat. Raïssa choqua son verre contre le mien.
         La femme de chambre aux yeux pétrifiés traversa la pièce et disparut.
         – Ce diable de Polyte… En deux ans, Céleste lu avait payé quarante-huit francs. Cela faisait deux francs de moins que cinquante. A la fin de la deuxième année, alors qu’ils étaient seuls dans la diligence et que Polyte, qui avait bu un coup de cidre avant le départ, lui demandait suivant son habitude : « C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade, mamzelle Céleste ? » Elle répondit en baissant les yeux : « Je suis à vot’ disposition m’sieu Polyte… »
         Raïssa s’affala sur la table en riant aux éclats. Ce diable de Polyte
         Une rosse blanche était attelée à la diligence. La rosse blanche aux lèvres roses de vieillesse se mit à aller au pas. Le joyeux soleil de France enveloppa le coche, abrité du reste du monde par sa capote roussie. Un gars et une fille, pour eux pas besoin de musique…
         Raïssa me tendit une coupe. C’était la cinquième.
         – Mon vieux, à Maupassant…
         – C'est pas encore aujourd'hui la rigolade, ma belle…
         Je me penchai vers Raïssa et l’embrassai sur les lèvres. Elles frémirent et se gonflèrent.
         – Vous êtes drôle, grommela Raïssa entre ses dents, en reculant.
         Elle se pressa contre le mur, en écartant ses bras nus. Des taches pourpres s’allumèrent sur ses épaules et ses bras. De tous les dieux jamais mis en croix, c’était le plus séduisant.
         – Donnez-vous le peine de vous asseoir, m’sieu Polyte…
         Elle m’indiqua un fauteuil bleu oblique, de style slave. Son dossier était fait d’un lacis de bandes de bois sculptées, avec des pendeloques peintes. Je me traînai vers lui en trébuchant.
         La nuit avait placé devant ma jeunesse affamée une bouteille de muscat de 83 et vingt-neuf livres, vingt-neuf pétards bourrés de pitié, de génie, de passion… Je bondis, renversai ma chaise, heurtai l’étagère. Les vingt-neuf tomes s’écroulèrent sur le tapis, leurs pages volèrent, ils tombèrent sur leur tranche… et la rosse blanche de mon destin se mit à aller au pas.
         – Vous êtes drôle, grogna Raïssa.
         Je quittai la maison de granit de la rue Moïka entre onze heures et minuit, avant que les soeurs et le mari rentrent du théâtre. […]
         A la maison, Kazantzev dormait. […] Je me couchai sans faire de bruit pour ne pas réveiller Kazantzev, rapprochai de moi la lampe et me mis à lire le livre d’Edouard Maynial La Vie et l’Oeuvre de Guy de Maupassant. […]

         Cette nuit-là, j’appris d’Edouard Maynial que Maupassant était né en 1850 d’un gentilhomme normand et de Laure Lepoitevin, cousine germaine de Flaubert. A l’âge de vingt-cinq ans, il ressentit les premières atteintes d’une syphilis héréditaire. Sa fécondité et sa gaieté naturelles résistèrent à la maladie. Au début, il souffrait de maux de tête et de crises d’hypocondrie. Puis le spectre de la cécité se dressa devant lui. Sa vue baissait. Il prit la manie de soupçonner tout le monde, de fuir les gens et devint chicaneur. Il luttait avec fureur, sillonnait la Méditerranée sur un yacht, fuyait en Tunisie, au Maroc, en Afrique centrale… et écrivait sans relâche. Lorsqu’il eut atteint la gloire, il se trancha la gorge dans sa quarantième année, perdit tout son sang, mais resta en vie. On l’enferma dans un asile d’aliénés. Il y marchait à quatre pattes et dévorait ses propres excréments. La dernière inscription dans la triste chronique de sa maladie mentionne : « Monsieur de Maupassant va s’animaliser. » Il mourut à quarante-deux ans. Sa mère lui survécut.
         Je lus le livre jusqu’à la fin et me levai. Le brouillard s’était approché de la fenêtre, me cachant l’univers. Mon coeur se serra. Le pressentiment de la vérité m’effleura. »


    Yves BEAUCHEMIN, Charles le Téméraire, roman (2004), t. I, Un temps de chien, Monaco, Éditions du Rocher, 2005, p.552-554.
    Né en 1966 dans un quartier populaire de Montréal, Charles Thibodeau est un jeune garçon un peu perdu qui s’attache à plusieurs familles. Pour Noël, la jeune Céline cherche un cadeau à lui faire. C'est Parfait Michaud, le notaire dont la bibliothèque bien remplie émerveille Charles, qui trouve le cadeau idéal.
         « Et alors, quel livre me conseillez-vous de lui acheter, monsieur Michaud ?
         Le notaire se rejeta dans son fauteuil :
         – That is the question, comme dirait notre cher vieil Hamlet.
         Et il se mit à fixer le plafond d’un air absorbé. […]
         – J’ai trouvé ! s’écria-t-il tout à coup joyeusement. Quoique… ça risque d’être un peu cher…
         – Qu’est-ce que c'est ?
         – Les nouvelles complètes de Guy de Maupassant, chez Albin Michel. Une très belle édition en deux tomes sur papier fin, un vrai trésor. Les tomes se vendent peut-être séparément. Je me rappelle que Charles a lu La maison Tellier, un recueil paru dans le « Livre de poche », et qu’il l’avait beaucoup aimé. Veux-tu que je téléphone à une librairie ?
         Au bout de trois appels, il trouva ce qu’il cherchait. Les tomes se vendaient séparément, vingt-deux dollars chacun.
         – C'est parfait, décida Céline, j’achète le premier. Réservez-le moi, s’il vous plaît. […]
         – Si tu veux, j’irai te le chercher, ma belle. J’ai justement affaire au centre-ville demain.
         – Vous êtes sûr que ça va lui faire plaisir ? Vraiment plaisir ?
         – Je pense que oui, répondit le notaire en plissant les yeux avec un sourire satisfait. […]
         Depuis cette nuit de Noël où elle lui avait remis, toute rougissante, ce recueil de nouvelles de Maupassant qu’il avait dévorées en trois jours, un pacte silencieux avait été scellé entre eux. Confus de n’avoir aucun cadeau à lui offrir en retour, Charles avait attendu au jour de l’An pour lui présenter – presque en cachette – un joli bracelet d’argent rehaussé d’agates […]. »


    Olivier BLEYS, Le Fantôme de la tour Eiffel, roman, Paris, Gallimard, 2002, p.305.
         « Au début de 1888, le journal Le Matin faisait sensation en titrant : « La Tour s’affaisse ! » Ni plus ni moins, l’article sommait Eiffel d’interrompre les travaux. D’autres feuilles signalaient l’inclinaison dangereuse du pylône, sans s’accorder toutefois sur le sens de cette défaillance : « La Tour ploie vers la Seine ! » soutenaient les uns ; « Non, c'est vers l’avenue de Suffren qu’elle penche ! » affirmaient les autres. Personne, en revanche, ne la voyait s’infléchir du côté du Champ-de-Mars et de l’Ecole militaire – sans doute parce que personne n’habitait là.
         Ces attaques verbales se doublaient, chez les artistes encore, de démonstrations variées d’hostilité : Verlaine passager d’un fiacre lui commandait un détour pour ne pas rencontrer l’odieux pylône de métal ; Maupassant avait accoutumé de dîner dans un restaurant du premier étage – non pour jouir du point de vue, mais parce que c’était le seul endroit à Paris d’où l’on n’aperçût pas la Tour… »
         Qu’on malmenât ainsi son oeuvre irritait Gustave Eiffel, mais au fond ne lui déplaisait pas. »


    Léon BLOY, Le Désespéré (1886), IVe partie « L’Epreuve diabolique », LVIII.
    Portrait de Gilles de Vaudoré, poète romancier.
           « Pour ce qui est de Vaudoré, c'est le plus heureux des hommes. Tout ce que la médiocrité de l’esprit, la parfaite absence du cœur et l’absolu scepticisme, peuvent donner de félicité à un mortel lui fut octroyé.
           On l’appelle, volontiers, l’un des maîtres du roman contemporain, par opposition à Ohnet, toujours envisagé comme un point extrême des plus dégradantes comparaisons. Toutefois, il serait assez difficile de préciser la différence de leurs niveaux. Leur public est autre, sans doute. Mais ils disent les mêmes choses, dans la même langue, et sont équitablement payés d’un succès égal.
           Seulement, Vaudoré l’emporte infiniment par les supériorités inaccessibles de son impudeur. Ce médiocre devina, du premier coup, son destin. Sans tâtonner une minute, il choisit la bâtardise et l’étalonnat. Telles sont les deux clefs par lesquelles il est entré dans son paradis actuel.
           Aimé d’un aveugle maître qui crut, sans doute, à l’aurore d’un génie naissant, non seulement il lui soutira une nouvelle fameuse écrite presque entièrement de la main du vieil artiste et qui, signée du nom Vaudoré, commença la réputation du jeune plagiaire, – mais après la mort du patron il répandit par le monde que ce défunt l’avait engendré, n’hésitant pas à déshonorer sa propre mère, que le progéniteur supposé ne connut peut-être jamais. Au moyen de ces industries, il parvint à se remplir d’un atome vivifiant de la gloire d’un des romanciers les plus puissants sur les générations nouvelles, et il hérita de tout son crédit.
           Un aussi démesuré triomphe ne suffisant pas encore à ce pédicule de grand homme, il inaugura le sport fructueux de l’étalonnat. Jusqu’à ce novateur, on s’était contenté de faire l’amour vertueusement ou paillardemment, mais dans l’obscurité convenable aux salauderies préliminaires de la putréfaction. Quand on sortait de cette ombre, comme le fit le marquis de Sade, c’était pour attenter délibérément à quelque loi d’équilibre primordial, en risquant sa vie ou sa liberté. Le bâtard volontaire ignore ce genre de grandeur, comme il ignore tous les autres. Il a simplement imaginé de forniquer, de temps en temps, après-devant experts, pour obtenir un renom d’écrivain viril et subjuguer la curiosité des femmes. Remarquablement doué, paraît-il, ce romancier ithyphallique a colligé lessuffrages des arbitres les plus rigides et les princesses russes les plus retroussées sont accourues, déferlantes et pâmées, du fond des steppes, jusqu’à ses pieds, pour lui apporter la saumure de tout l’Orient…
           Les confrères, quelque pénétrés de respect pour l’énormité du succès, le nomment entre eux, volontiers, le tringlot de la littérature. Telle est, en vérité, la physionomie précise du personnage et tel son degré de distinction. C'est un sous-officier du train et même un sous-off. Petit, trapu, teint rouge et poil châtain, il porte la moustache et la mouche et a des diamants à sa chemise. C'est le traditionnel bellâtre de garnison qui affole les caboulotières et qui ne parvient pas à se remettre de son effronté bonheur. Un désir infini d’être cru Parisien jusqu’au bout des ongles est la soif cachée de cet indécrottable provincial.
           Etonnamment dénué d’esprit et de toute compréhension de l’esprit des autres, il est impossible de rencontrer un être plus incapable d’exprimer un semblant d’idée, ou d’articuler un seul traître mot sur quoi que ce soit, en dehors de son éternelle préoccupation bordelière. La parfaite stupidité de ce jouisseur est surtout manifestée par des yeux de vache ahurie ou de chien qui pisse, à demi noyés sous la paupière supérieure et qui vous regardent avec cette impertinence idiote que ne paierait pas un million de claques.
           Ce n’est pas lui qui s’exténuera jamais pour tenter de faire un beau livre, ou pour écrire seulement une bonne page ! – Je ne tiens qu’à l’argent, dit-il, sans se gêner, parce que l’argent me permet de m’amuser. Les artistes consciencieux sont des imbéciles.
           En conséquence, il est admiré de la juiverie parisienne qui le reçoit avec honneur, ce dont il crève de jubilation. Quand il est invité chez Rothschild, le tringlot en informe, quinze jours, la terre entière. C'est, à cette école, sans aucun doute, qu’il a puisé la science des affaires. On l’a vu, à Etretat, vendant des terrains à des confrères qu’il savait gênés, pour les racheter ensuite, à vil prix.
           Sa vanité, d’ailleurs, est à son image. Son hôtel de l’avenue de Villiers est d’une esthétique mobilière de dentiste suédois ou de concierge d’hippodrome. Que penser, par exemple, de portières de soie bleu-ciel, rehaussées de broderies d’or orientales, d’un divan de même style, d’un traîneau hollandais en bois sculpté, faisant office de chaise longue et capitonné de bleu clair, enfin, d’une immense peau d’ours blanc sur des tapis de Caramanie, probablement achetés au Louvre ?
           – C'est l’appartement d’un souteneur Caraïbe, disait un observateur exact. On aime croire que c'est en ce lieu qu’il a écrit cette autobiographie d’un cynisme si inconscient, que Falstaff n’aurait pas osé signer, – où il s’offre en exemple à tous les maquereaux inexpérimentés qui pourraient avoir besoin de lisières. »


    Paul BONNETAIN, L’Opium, Paris, Charpentier, 1886, IV, Chapitre 20.
    « Entre deux pipes, je feuilletais un volume : « Des vers », de Guy de Maupassant. »


    Alphonse BOUDARD
    -
    Chère visiteuse, roman, Monaco, Éditions du Rocher, 1999, p.77.
    Dans les années 50, Hortense de Wilfried, grande aristocrate, décide de devenir visiteuse de prison afin de renoncer à sa vie facile et futile. Elle tombe amoureuse de Gilles Dastel, braqueur de banques.
         « Que pouvait-il lui conseiller l'abbé… de réciter son chapelet plusieurs fois de suite ? On n'était déjà plus au temps où les pécheresses se flagellaient, portaient le cilice mortificateur. Elle pensait à ça en se passant le gant de crin pour le raffermissement de ses cuisses. Et sa pensée s'est envolée vers lui, elle pouvait pas s'en empêcher. Que faisait-il dans sa cellule ? Il lisait, lui avait-il dit, et dans ce domaine il était déjà goûteux de bonne littérature… Dumas, Balzac, Maupassant. Elle s'était promis de lui faire découvrir Stendhal… »

    - Les Trois Mamans du petit Jésus, roman, Paris, Grasset, 2000, p.21 et p.66.
    Par une nuit de Noël de 1895, un nouveau-né est abandonné dans une corbeille à la porte de La Cigale d'or, célèbre maison close de la rue Brantôme. Les pensionnaires recueillent l'enfant et le prénomment Jésus, puis Noël.
         « La Cigale d'or, c'était pas une maison de premier plan comme alors Le Chabanais qui ne recevait au propre comme au figuré que les membres du Jockey-Club. Dans la bonne moyenne… de la cuisse pour petits-bourgeois, commerçants du voisinage, bureaucrates, courtiers en ceci cela… de la roture à l'aise. Ça roulait pas sur la joncaille au début de cette République troisième du nom. Certains clients se privaient de dessert, de cigarettes, de sorties en famille pour aller à La Cigale d'or se faire éponger, fouetter, embrocher au gode… j'en passe et des plus féroces. Reçus dans les amabilités… le petit salon… toujours trois ou quatre personnes qui venaient proposer leurs appas. Marie, Claudine, Gertrude, Amélie… le choix. Rien de très original. Tout ça fut rapporté, maintes et maintes… Maupassant, Goncourt, Elisa et les gravures et les chefs-d'oeuvre de Lautrec, n'en déplaise au déplaisant Figaro littéraire. »

         « Troisième maman, Lucie s'était éloignée en acceptant une placarde à Yvetot en Normandie… un petit claque champêtre, genre maison Tellier, fréquenté par des propriétaires terriens, des maquignons, des péquenots riches et cupides… des rougeauds, des boit-sans-soif. Pas très raffinés question licence… des hommes qui se comportent avec les femmes comme avec leurs bestiaux. Tout dire ! »


    Paul BOURGET, Une idylle tragique : mœurs cosmopolites, Paris, Alphonse Lemerre, 1896, chapitre 9, p.340-342.
    Ce roman comporte le portrait d’un écrivain qui ressemble à Maupassant comme un frère… Lors d’une fête à Monte-Carlo, en effet, apparaît un auteur normand.
    « Chaque variété de l’espèce était représentée : le sportsman le plus célèbre par son adresse au tir aux pigeons coudoyait un explorateur venu en Provence pour se reposer de cinq années passées « dans les ténèbres de l’Afrique », et tous deux causaient avec un romancier Parisien du plus beau talent, un hercule Normand à visage de faune, la lèvre heu­reuse, les yeux railleurs, qui devait, quelques hivers plus tard, dans cette même ville, assister vivant à une mort pire que la mort, à l’irréparable naufrage de sa magnifique intelligence. […] Au romancier Parisien, il [l’archiduc Henri-François] venait de réciter une strophe de son premier volume, un recueil de vers trop oublié ».


    Dan BROWN, Anges et démons [Angels and demons], roman traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Daniel Roche, Paris, Jean-Claude Lattès, 2005, 571 p.
    A propos du Jugement dernier, fresque de Michel-Ange à la Chapelle Sixtine.
    « Guy de Maupassant avait écrit dans un récit que cette fresque semblait la décoration d’une baraque foraine peinte par un charbonnier ignorant. »
    Allusion au jugement dépréciatif de Maupassant devant le chef-d’oeuvre de la Sixtine Il giudizio universale.


    Frédéric CASTAING, Rouge cendres, Paris, Ramsay, 2005, p.84-85.
    Lors de la foire du livre ancien de New York, un libraire parisien spécialisé dans les autographes est sollicité par une milliardaire américaine pour constituer un monopole de la mémoire écrite. Il s'agit de rafler en France un maximum de manuscrits originaux sur le marché de l'art comme dans les bibliothèques publiques. Un polar étonnant…
         « Une semaine après, ils avaient mis en vente Le Horla, de Maupassant. Le manuscrit original. Le Horla, vous en avez tous entendu parler au moins une fois, au lycée. On avait déjà envoyé à New York les manuscrits de Bel-Ami, de Une vie et de Boule de Suif. Il nous fallait Le Horla.
         Seulement, les professeurs, les conservateurs, tous les coupeurs de cheveux en quatre s'étaient déchaînés. Et que Le Horla, c'était un trésor national. Et que si l'État laissait partir Le Horla après Boule de Suif et Bel-Ami, c'est toute la recherche sur Maupassant qu'allait s'exiler aux États-Unis.
         Ils faisaient circuler une pétition. On s'était partagé le travail.
         Joe avait le nom de tous ces intellectuels. Il les suivait dans la rue et il les bousculait en s'excusant. Une fois, deux fois, le matin, le soir, dans le métro, avant de traverser dans les clous. Il choisissait les plus âgés et il les terrorisait. Quelques-uns avaient retiré leur signature.
         Jonathan, lui, il avait pris tout le monde à contre-pied. Il faisait dire partout… Marre de Paris et du parisianisme ! Maupassant, c'est la Normandie ! Maupassant, c'est Rouen ! Il faut décentraliser la culture, redonner à nos belles régions ce qui leur revient ! Rendez Maupassant à la Normandie !
         Nos amis en avaient remis une louche sur la décentralisation et le monde moderne. Bref, Rouen devait acheter et tout le monde s'était calmé. Seulement la belle région, on savait tout ça dans le détail, elle avait d'autres priorités, des ronds-points, des échangeurs…
         Et le jour de la vente, qui avait acheté le Maupassant, dans l'indifférence générale ? C'est facile ! Réfléchissez… Augustin évidemment ! Augustin, notre homme de paille ! Et pour une bouchée de pain Le Horla ! Quelle fête on avait fait, ce soir-là. »


    Quentin DEBRAY, L’Impatiente de Freud, Paris, Albin Michel, 2002, p.161.
    Ce roman évoque l’un des épisodes fondamentaux de la vie de Sigmund Freud, venu à Paris en 1886 assister aux cours de Charcot à la Salpêtrière. Breuer discute avec lui de cette notion d’inconscient qui sera au coeur des théories psychanalytiques.
    « Avec ce que vous appelez l’inconscient, ou plus exactement la prise de conscience de ce que la liberté de notre temps permet de laisser filtrer de nos pulsions premières, vous avez là un beau sujet. D’autres avant vous en ont parlé, je pense à ce médecin russe, Tchékhov, à Tolstoï, à Maupassant. Ces gens qui apprécient les petites formes ont compris depuis longtemps que la conscience n'est pas une entité claire. Verlaine et Rimbaud comme les impressionnistes ont cultivé les états seconds. L’intrigue se dissout et se banalise, le quotidien prend la place de l’épopée. »


    Maurice DENUZIÈRE
    - Le Cornac, roman, Paris, Fayard, 2000, p.236-237.
    Cyril Loubin fait plusieurs petits métiers. Il devient assistant d’un maître-plombier. Il va déboucher une canalisation chez une jeune femme.
         « – Quand on n’a pas de mari pour bricoler et cinq enfants, donc beaucoup de linge à laver, et que la machine refoule au lieu d’évacuer, c'est la poisse ! soupira la jeune mère de famille ; en plein désarroi.
         Plus que jolie, encore enveloppée à cette heure matinale d’un simple kimono japonais, elle ne manquait ni de charme ni de sex-appeal.
         – Vous en faites pas, ma petite dame ? Le plombier peut remplacer le mari… au moins pour le bricolage. On va vous arranger ça, dit l’artisan.
         Athlète genre Bel-Ami, moustache conquérante, œil de velours, nature aussi charmeuse que virile, l’homme avait tout de suite éveillé la sympathie du désoccupé. »


    - Amélie ou la concordance des temps, roman, Paris, Fayard, 2001, p.72-73.
    Après un accident de la circulation, Louis Campelle, professeur d'histoire, se retrouve transporté au XIXe siècle, époque dont il est spécialiste. Il se réveille à l'hôpital Beaujon, où son cas est une énigme pour le professeur Mathias. Il est bientôt hébergé par le banquier Henri Pérussel.
         « Henri Pérussel, lui, pensait avoir affaire à un déséquilibré latent qui, heurté par sa berline aux Champs-Elysées, se prenait maintenant pour un visiteur venu de l'avenir. Et comme cet homme semblait être un érudit, voire un savant, il devait posséder matière à construire un monde futur, imaginaire mais plausible. Bien qu'il ne parût pas dangereux, il conviendrait tout de même de ne pas le perdre de vue, surtout de ne pas le laisser seul avec Amélie. Un aliéniste fournirait peut-être une explication, peut-être même un remède à ce bizarre dérèglement du cerveau. S'étant arrêté à cette idée, le banquier rompit le silence.
         - Je connais un médecin, le docteur Blanche, qui soigne les cas de… heu… heu… dérèglements accidentels de l'esprit.
         - Je le connais aussi, vous pensez, c'est le plus célèbre aliéniste du XIXe siècle. Sylvestre Esprit Blanche, qui possédait une maison pour aliénés à Montmartre, jusqu'à ce qu'il aille s'installer, en 1846, à l'hôtel de Lamballe, à Passy, 17, rue Berton, autrefois rue de Seine, pour être précis. Ce bon docteur Blanche et ses douteux assistants ont tenté de sauver de la folie des tas de cerveaux, celui du pauvre Maupassant notamment, qui disait, à la fin de sa vie, « le Christ a couché avec ma mère, je suis donc le petit-fils de Dieu ! », ce qui ne le retenait pas d'aboyer comme un chien. Mais il est vrai que, pour vous, Pérussel de 1851, Guy de Maupassant, Bel-Ami, écrivain fameux, grand consommateur de femmes, n'a encore qu'un an ! Et personne, sauf moi, apparemment, ne sait ce que deviendra cet enfant, né l'an dernier dans un château du pays de Caux. »


    - L'Alsacienne, roman, Paris, Fayard, 2009, p.388-389.
    Mai 1875. Tristan Dionys et Maximilien Leroy rencontrent Cléa, jeune Alsacienne.
         « Quelques semaines plus tard, le 14 février, Le Temps, dont le directeur, le sénateur Adrien Hébard, était un ami de Gustave Eiffel, publia, sous le titre « les Artistes contre la tour Eiffel », un véritable réquisitoire.
         C'est avec jubilation que Maximilien Leroy lut à Tristan, qui, comme Goethe, trouvait la lecture de la presse quotidienne dérangeante voire stérilisante pour un créateur, cette diatribe outrecuidante.
         - Écoutez ça, dit-il en déployant le journal considéré comme le plus sérieux. « Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu'ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation au nom du goût français méconnu, au nom de l'art et de l'histoire français menacés, contre l'érection, en plein cœur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse tour Eiffel », déclama Max.
         - Qu'est-ce que le goût français méconnu ? demanda Tristan, amusé.
         - Celui de ces messieurs, pardi ! Ils prononcent d'ailleurs une condamnation sans appel ainsi rédigée : « Nous refusons de voir la Ville de Paris associée plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d'un constructeur de machines, pour s'enlaidir irréparablement et se déshonorer », acheva Leroy.
         - Et qui sont ces procureurs ?
         - L'article est suivi de quarante-sept signatures, dont vingt-six membres de l'Institut, précisa Max.
         - Mais encore ?
         - L'architecte de l'Opéra, Charles Garnier, le compositeur Charles Gounod, des écrivains, comme Guy de Maupassant et Alexandre Dumas, des peintres, Meissonnier, Bouguereau, Gérôme, des poètes, tels François Coppée, Leconte de Lisle, Sully Prudhomme et d'autres, moins connus du grand public. »


    Michel DÉON, Madame Rose, Paris, Albin Michel, 1998, p.80.
           « Dans l’après-midi, Lucie lui lut Le Horla. Aux premiers mots datés du mois de mai : "… on dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables puissances dont nous subissons le voisinage mystérieux…", Madame Rose joignit les mains comme pour une prière.
           – Ma petite, personne, sauf Nerval qui le poétisait, n’a parlé du délire comme Maupassant. Il a vu venir de loin ses cauchemars et ses rêves chevauchant un dragon. J’imagine qu’à la dernière heure, après nous avoir infligé tant de tourments, le dragon salive de plaisir. Il nous tend les bras, le monstre, l’hypocrite. Les innocents tombent dans le piège… Continuez… »


    Benoît DUTEURTRE, Les pieds dans l'eau, roman, Paris, Gallimard, 2008, p.75-76, 80-81, 219-220.
    Dans ce roman familial, Benoît Duteurtre, descendant du Président de la République René Coty, décrit Étretat.
           « Avec Maupassant, Monet, Offenbach, Maurice Leblanc, Étretat tenait le haut du pavé. Et elle avait encore marqué quelques points dans les années cinquante, au temps des séjours du président Coty. » (p.75-76)
           « Neveu d'Eugène Le Poittevin - le peintre qui avait lancé la station -, Guy de Maupassant passa lui-même toute son enfance dans une maison achetée par sa mère à côté de l'église. Des années plus tard, employé au ministère de la Marine, il retournait aussi souvent que possible arpenter la plage, si proche de celle d'aujourd'hui : « Les propriétaires descendent à la mer invariablement tous les matins (le ciel le permettant) vers dix heures. Autour des dames et à leurs pieds, les hommes que n'absorbe pas le Casino s'assoient et se couchent sur le galet, lorsque leur âge le leur permet, et les conversations s'engagent et se poursuivent jusqu'à onze heures et demie. À quatre heures de l'après-midi, on redescend à la plage. Même tableau que le matin. »
           Devenu célèbre, il acheta un terrain sur la route de Criquetot qui s'enfonce à travers champs et fit construire « La Guillette », une bâtisse de couleurs vives avec son crépi jaune, son toit rouge, ses potiches et ses vitraux. Il y donna plusieurs fêtes mémorables, à l'abri d'une enceinte suffisamment haute pour exciter l'imagination des voisins - toujours prompts en ragots sur ses mœurs dépravées.
           Aujourd'hui, le même portail, surplombé de deux dragons en céramique, sert à protéger le jardin des indiscrétions touristiques. La gentillesse de la propriétaire m'a permis d'y séjourner, dans une chambre du premier étage dont la vue plonge sur la « caloge » de l'écrivain, toujours plantée au milieu du jardin : une barque aménagée en appartement pour son valet de chambre. À la nuit tombée, j'éprouvais un plaisir d'esthète à l'idée que j'étais en train d'écrire chez Maupassant… Celui-ci s'éloigna pourtant d'Étretat dont il ne supportait plus le climat trop frais, pour s'en aller vers le sud, à Antibes et jusqu'à Palerme. » (p.80-81)
           « Je n'appartenais vraiment à aucun de ces mondes, mais leur enchevêtrement me ravissait. Et, quand le soleil tombait, il me restait encore à confronter ce jeu social aux sensations intemporelles. Je retournais alors sur les falaises, cent mètres au-dessus de l'eau, longeant cette roche crayeuse qui plonge dans les flots, comme le décrivait Maupassant un siècle plus tôt : « J'avais marché depuis le matin sur ce gazon ras, fin et souple comme un tapis, qui pousse au bord de l'abîme sous le vent salé du large. Et, chantant à plein gosier, allant à grands pas, regardant tantôt la fuite lente et arrondie d'une mouette promenant sur le ciel bleu la courbe blanche de ses ailes, tantôt sur la mer verte, la voile brune d'une barque de pêche, j'avais passé un jour heureux d'insouciance et de liberté. » » (p.220)


    Marie-Josèphe GUERS, La Petite Marquis, roman, Paris, Mercure de France, 1993, p.197.
    Née fin du XIXe siècle, dans un petit village de la Beauce, Marthe entre comme bonne chez un médecin de campagne. L'une de ses passions est la lecture.
    « Dans sa chambre de la Rue de la Pie, en face de la porte une alcôve, et sur les planches des livres aux pages fatiguées par tant de lectures attentives. Martoune lisait en cousant, en crochetant, en nous laissant jouer dans ses jambes, elle lisait, distraite et concentrée. La lecture est affaire de passion. Elle pouvait, sans se tromper, juger si le livre était de bonne qualité, bien écrit, ou pas. Elle n'avait pas fait d'études mais son bon sens, sa générosité et son honnêteté y suffisaient. Elle connaissait les noms et prénoms et surnoms de tous les personnages. Ils l'accompagnaient. Elle les aimait. Ou les détestait farouchement. Car elle réservait ses verdicts les plus sévères, ses condamnations sans appel, aux personnages de fiction. Sur ses étagères quelques Balzac, des Cesbron, des Maupassant. Romain Rolland, Genevoix. Duhamel - particulièrement la Chronique des Pasquier parce que cela racontait l'histoire de familles auxquelles on avait le temps de s'attacher. Quelques sagas, et surtout la Dynastie des Forsyte. Le gros volume n'a pas quitté sa table de nuit pendant plusieurs semaines. »


    Catherine GUIGNON, Les mystères du Sacré-Coeur. Les Vignes de la République, roman d’aventures, Paris, Seuil, 1998, p.304.
    En 1872, Théo Archibault produit le meilleur vin de Montmartre mais son bonheur sera de courte durée. Le lecteur suit la vie du héros et ses rencontres. Il se prend de passion pour l’édification de la Tour Eiffel.
    « Par ses ambitions, sa démesure, l’entreprise avait très vite suscité une formidable polémique et Le Grand Rapporteur s’était rallié au camp des novateurs, celui de l’Utopie futuriste dont l’ingénieur Eiffel allait devenir le symbole. Un concurrent, Le Temps, avait lancé l’offensive avec une « pétition des artistes » signée par François Coppée, Leconte de Lisle, Maupassant, Sully Prudhomme et d’autres. Ils y dénonçaient « l’érection de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel (…), noire et ridicule cheminée d’usine écrasant de sa masse barbare tous nos monuments humiliés ». Jules Vainclair (par philosophie) et Théo (par principe) avaient d’un commun accord décidé de réagir. Le Grand Rapporteur avait aussitôt ouvert ses colonnes au ministre du Commerce et de l’Industrie, Edouard Lockroy, promoteur de la « cheminée » tant décriée. A son tour, il ironisait : « Ce n'est pas que je craigne pour Paris. Notre-Dame restera Notre-Dame (…) mais j’aurais pu sauver le Champ-de-Mars. Il s’agit là en effet d’un incomparable carré de sable, digne d’inspirer les poètes ! » Le ton était donné. »


    Claude IZNER, La disparue du Père-Lachaise, Paris, 10/18, Grands détectives n°3506, 2003, p.72 et 124.
    Victor Legris, libraire et enquêteur, voit arriver à Paris Denise Le Louarn, la gouvernante de son ancienne maîtresse.
         « Elle retourna dans la chambre pour y ranger ce qui encombrait la table. La petite bibliothèque encastrée dans un mur attisa sa curiosité. Elle déchiffra les lettres dorées ornant le dos de quelques belles reliures, alignées à la suite de brochés dépenaillés. Bel-Ami, L'Île au trésor, Pêcheur d'Islande, murmura-t-elle. »

         « Victor redescendit et donna courtoisement un volume broché à chacune des femmes.
         - Permettez-moi de vous offrir ces tirages sur japon pour me faire pardonner mes absences.
         - Oh, L'Âme de pierre ! Merci infiniment ! s'écria Raphaëlle de Gouveline.
         Tandis que la Comtesse examinait le livre à travers son face-à-main, elle se pencha vers Victor et murmura :
         - Entre nous, cher ami, je préfère les romans de Guy de Maupassant à ceux de Georges Ohnet, ils sont nettement plus salaces, qu'en pensez-vous ?
         - C'est un point de vue que je partage. Si vous voyez Mme de Valois, transmettez-lui mes amitiés. »


    Raymond JEAN, La Lectrice, Arles, Actes Sud, Babel n°575, 1986, p.12.
    Marie-Constance G. a décidé de devenir lectrice à domicile. Elle se rend chez Roland Sora, son ancien professeur de Lettres, pour lui demander conseil sur le choix du premier livre.
    « Pourquoi pas les grands ? Pourquoi pas Maupassant ? Il n’y a rien de mieux que Maupassant, crois-moi Marie-Constance, pour tous les âges, tous les goûts, toutes les conditions, tous les pays… pour ton projet, c'est ce qu’il y a de mieux… ne va surtout pas t’embarquer dans des choses ambitieuses et prétentieuses. Il a pris sur les rayons un beau Maupassant, une vieille édition de reliure brune, il tourne les pages, il cherche. Il faut choisir, dit-il, des nouvelles fantastiques, tu es sûre du succès… »


    Michel LE BOURHIS, Échancrure, Paris, Seuil, Karactère(s), 2007, p.10-11.
    Dans ce roman pour adolescent (à partir de 13 ans), Thomas, collégien à problèmes, a pris l'habitude de voler des livres dans les bibliothèques et les grandes surfaces. Jusqu'au jour où il est attiré par un volume de la Pléiade...
         « Je me suis frotté les paumes sur mon jean, et j'ai capturé une de ces beautés. Une qui ne demandait qu'à vivre, justement, qu'à respirer, et qu'à donner du bonheur à celui qui la choisirait. Elle a glissé sur l'étagère, et j'ai inspecté son dos d'un doigt méticuleux. Tout lisse, à cause de la feuille de Rhodoïd qui la couvrait.
         Je l'ai déshabillée lentement, j'ai promené ma main sur sa peau nue. Une peau vert émeraude, une peau du XIXe siècle.
         Maupassant, Œuvres complètes, volume II.
         Deux mille pages de papier bible. Reliure cuir, dorée à l'or fin.
         Ça m'a fait marrer de tomber sur la Pléiade de Maupassant, comme ça, direct. Je ne l'avais pas fait exprès, c'était juste le volume qui dépassait le plus de la rangée.
         Maupassant… Décidément, je donnais dans le fantastique. Après Gautier, sa cafetière et ses momies, rapatriés du CDI, Maupassant et sa folie…
         On venait de se frapper l'étude du Horla en classe. J'avais trouvé ça chiant, au début. Puis, au fur et à mesure que le prof nous charcutait le texte en fines tranches, je m'étais laissé piéger.
         J'ai tourné les pages de l'index avec précaution et j'ai vérifié que Le Horla figurait bien dans ce volume. En souriant, j'ai refermé le livre, j'ai replacé le Rhodoïd autour de la reliure et je l'ai glissé dans son écrin.
         J'ai respiré un grand coup, je me suis accroupi et j'ai ramené mon sac à dos sur mes genoux.
         Au moment où je fourrais la Pléiade dans la poche principale, j'ai senti une main ferme sur mon épaule.
         Une vieille.
         Une vieille d'au moins cinquante balais, qui me souriait bêtement. D'un coup de menton, elle m'a fait signe de me relever. […] elle a tendu le bras pour que je lui rende le bouquin. Je lui ai refilé en soupirant.
         - Ça va, je vais le remettre en rayon… Pas la peine d'appeler les flics, ni mes parents… […]
         La vieille n'a rien répondu. Elle a tourné le volume de Maupassant entre ses mains, a rapidement lu le descriptif du contenu, et s'est enfin décidée à parler :
         - Bon choix, mon garçon… De Maupassant, ce sont les nouvelles qu'il faut lire… Personnellement, je trouve ses romans assommants. Bel-Ami m'a ennuyée à mourir… […]
         - On vient d'étudier Le Horla, en français… […] La vieille m'a redonné le livre en sifflant de sa voix haut perchée :
         - Ça ne mène à rien de voler… Si ce livre vous tente, je vous l'achète. […] Cinquante-cinq euros cinquante… La prochaine fois, choisissez un livre de poche, vous voulez bien ?
         Et sans attendre quoi que ce soit, elle m'a planté là. Elle s'est dirigée vers la caisse et a demandé un paquet-cadeau. »


    André LÉVY, « Cany-Barville », © - Le Moulin des Arts, 76400 Colleville (2001).

    Cany-Barville

    Pierre, le marinier tranquille
    De Cany-Caniel et Barville,
    Regroupe les bourgs d'antan
    En amont de la Durdent.

    L'aile au vent comme l'oiseau,
    La vieille chapelle du château
    Vit autrefois prier les Grimaldi
    et bien d'autres baronnies.

    Bouilhet, poète du grand air,
    Se souvient de Flaubert
    Et du jeune Maupassant,
    Tête bouclée et turbulent.


    Jean LORRAIN
    Très Russe, Paris, E. Giraud, 1886 ; nouvelle édition, Paris, P.-V. Stock & Cie éditeurs, nouvelle édition, 1914, p.98-100.
    Portrait de Beaufrilan par Allain Mauriat.
           « – Jaloux de Beaufrilan !… Jaloux de ses biceps travaillés aux haltères trois heures chaque matin pour épater les femmes ; jaloux de ses chapeaux à coiffe de satin ciel blasonnée à ses armes, crest, casque et tortil, le chapeau sous le bras pour faire voir sa coiffe !… Non ! Mais j'enrage de voir Madame Livitinof accueillir ce drôle, car ce drôle est un fat, et, qui pis est, un malin, un véritable homme de lettres, lui, par lui-même estampillé pour Paris, la province et l’étranger, Yankee et Juif à la fois, qui fait de tout argent et réclame, et la compromettra, comme il en a compromis tant d'autres, uniquement parce qu'elle est quelqu'un. [...] cela ne l'amuse pas de supporter les galanteries à la hussarde de cet ancien sous-off, mais cela la divertit de me le jeter à travers les jambes, de me piquer au vif, d'éveiller mes soupçons, cela pimente un peu la fadeur de nos relations ; mais, ce dont j'enrage, c'est qu'à ce jeu elle se brûlera elle-même et que, d'ici huit jours, elle passera pour la dernière conquête des mille et trois de Beaufrilan. [...] Oh ! je connais mon homme : non, certes, il n'ira pas crier sur les toits que Madame Livitinof a été sa maîtresse, mais il le laissera entendre, il s'en défendra trop, se fâchera habilement, se taira, sourira, tout le manège ordinaire des écrivains à femmes... puis il a tout un passé de vieilles hystériques, bas-bleus d’alcôve, éprises du beau mâle, qu’il se glorifie d’être, pour justifier ses succès à venir ; c'est l’étalon modèle, littéraire et plastique du grand haras Flaubert, Zola et Cie, vainqueur à toutes les courses de Cythère, primé jusqu’à Lesbos, couru et hors concours. »


    « Cri du Cœur » dans Fards et Poisons, Paris, Ollendorff, 1903, p.262-263.
         « Avec cela Edda Effitser tenait sans doute de son origine paysanne, ce fameux père de Criquetot, un touchant amour de la campagne et une facilité d'attendrissement devant les beaux spectacles de la nature. Il y avait une contemplative dans cette madrée de femme d'affaires.
         Sa plus grande joie était de dîner aux champs, de s'asseoir à la table rustique des fermes et de s'y gaver de laitage, d'œufs frais et de volailles hâtivement plumées. Elle s'ébattait comme une jeune bête à travers l'herbe drue des vergers, se passionnait pour les canards et pour les poules, s'enthousiasmait pour leurs couvées et j'avais toutes les peines du monde à l'empêcher d'embrasser les veaux sur leurs mufles gluants et de frotter ses joues aux naseaux veloutés des poulains ; je trouvais même ces gamineries de petite fille un peu ridicules chez une créature au cerveau de notaire. Elle n'avait pas le physique de ces foucades et quand je la voyais escalader en riant des troncs de pommiers, je ne pouvais m'empêcher de me mordre les lèvres en songeant aux pages consacrées par Guy de Maupassant aux joies expansives des pensionnaires de la maison Tellier. Elles ont toutes ces attendrissements bébêtes la veille de la première communion, dans le préau du menuisier. »


    Grace METALIOUS, Peyton Place [1956], traduit de l'américain par Jean Muray, Paris, J'ai lu n°849, 1978, t. I, p.85-86.
    Dans une petite ville américaine de la Nouvelle-Angleterre nommée Peyton Place, Allison Mackensie, treize ans, se réfugie dans les livres pour oublier son quotidien terne.
         « Mais ce n'était pas la saison qui pesait sur elle du poids le plus lourd. Elle eût été incapable de dire ce qu'elle avait. Elle se sentait envahie par une impatience et une nervosité vagues que rien ne pouvait réduire. Chaque jour, après l'école, elle se mit à passer des heures assise devant la cheminée du salon, un livre ouvert dans ses mains. Il lui arrivait de ne pas pouvoir lire et de demeurer les yeux fixés sur les flammes. Quelquefois pourtant, elle était prise d'une fringale de lecture : Elle dévorait littéralement les mots qu'elle lisait. Dans le grenier, elle découvrit une caisse pleine de vieux livres. Parmi ces livres, il y avait deux recueils de nouvelles de Maupassant. Certaines lui semblèrent incompréhensibles. D'autres la faisaient pleurer. Elle n'eut aucune sympathie pour Miss Harriet. Mais elle versa des larmes sur les deux malheureux qui durent travailler si longtemps pour acheter une autre rivière de diamants, dans le conte intitulé La Parure. Allison lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Elle passa sans hésitation de Maupassant à James Hilton. Elle lut Au revoir, M. Chips, et elle pleura pendant une heure dans l'obscurité de sa chambre […]. »


    Paul MORAND, « Le Bazar de la charité », dans Fin de siècle, Paris, Stock, 1957, p.141-142.
           « Yolande du Ferrus avait demandé à la fiction ce que son mari n’avait su lui donner : des rêves. Mais les romans à la mode qui traînaient sur sa table, ne contenaient, hélas ! aucune belle aventure. Les fées (était-ce la loi Naquet ?) semblaient avoir divorcé d’avec la littérature. Alphonse Daudet, elle le trouvait trop ensoleillé, cette fille du Nord. Zola, et ses gros livres pleins de lourdes histoires d’ouvriers, était si commun ! Les contes de Maupassant ne parlaient que de petits employés canotant à Chatou et de femmes de mauvaise vie dans des maisons closes (on eût attendu mieux d’un marquis !) ; restait Paul Bourget, mais ce vivisecteur du coeur féminin manquait de ce pouvoir caressant, moustachu et chatouilleur qu’une jeune lectrice est en droit d’attendre d’un romancier… »


    Laurence ORIOL, Thérèse Humbert, roman, Paris, Albin Michel, 1983, p.33.
    Ce roman se fonde sur un fait divers du début du XXe siècle.
    « Fouilloux avançait, suivant Thérèse et découvrant sur des tables légères aux pieds dorés des bibelots de toutes sortes, intitulés, jolis et coûteux ; de petites boîtes anciennes en or travaillé, des tabatières, des statuettes d'ivoire, puis des objets en ragent mat, tout à fait modernes. Dans la bibliothèque : quelques livres rarement ouverts, reliés avec luxe ; un guéridon porté par un seul pied ; un petit canapé de forme ronde ; La Revue des Deux Mondes, avec des pages cornées. Sur un bureau coquet du XVIIIe siècle : quelques ouvrages encore, Manon Lescaut, Werther, et Les Femmes au XVIIIe siècle des Goncourt. […]
         En robe de chambre garance et en babouches, Frédéric prenait son « breakfast » en compagnie de sa jeune belle-sœur Marie qui, d'une main, trempait une tartine de beurre dans son bol de café au lait, et de l'autre, tenait un livre ouvert devant ses yeux myopes. C'était Bel-Ami de Guy de Maupassant. En voyant entrer Thérèse et Fouilloux, elle leva vers eux un doux regard vide qui mendiait vaguement, mais elle ne broncha pas. »


    Catherine PANCOL, Un homme à distance, roman, Paris, Albin Michel, 2002, p.50 et 99-102.
    Kay Bartholdi, la voisine du narrateur, vit à Fécamp. Un jour, elle lui confie une liasse de lettres dont elle ne veut plus. Elle y parle de ses lectures et de ses romanciers favoris, souvent des auteurs originaires de Normandie. Dans deux lettres, la libraire évoque Maupassant.

    Kay Bartholdi
    Les Palmiers sauvages
    Fécamp

    Le 28 décembre 1997.

         Juste un petit mot pour vous informer que Guy de Maupassant passait tous ses étés à Fécamp. Sa grand-mère y habitait. Et il était copain avec Jean Lorrain… Je les imagine tous les deux, encore petits garçons, assis sur un banc, face au port à regarder les bateaux entrer et sortir, à parler littérature, l'un tout maigre et l'autre tout gros. Avec des maillots rayés de petits marins et de gros godillots. Plus tard, ils se sont fâchés… Pour un livre où l'un se serait reconnu dans l'un des personnages et n'aurait pas apprécié ! Les auteurs sont très susceptibles, vous savez. Il faut les aimer et n'aimer qu'eux ! Leur faire croire tout le temps qu'ils sont les plus importants, les plus brillants, les plus « uniques ». […]
    Amicalement

    Kay.
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    Kay Bartholdi
    Les Palmiers sauvages
    Fécamp

    Le 28 juin 1998.

         Cher Jonathan,

    […]
         J'ai reçu une édition unique des Chroniques inédites de Guy de Maupassant, éditée Paris l'édition d'art H. Piazza à Paris, avec une préface de Pascal Pia. Elle n'a été distribuée qu'aux libraires normands. Cela vous intéresse-t-il ? C'est un gros livre, qui rassemble des articles de journaux écrits par Maupassant et jamais publiés auparavant.
         La première chronique s'intitule « Un après-midi chez Gustave Flaubert ». Elle est magnifique. Elle décrit Flaubert en train d'écrire. « Dans un fauteuil de chêne à haut dossier, il est assis, enfoncé, la tête rentrée entre ses fortes épaules ; et une petite calotte en soie noire, pareille à celles des ecclésiastiques, couvrant le sommet du crâne, laisse échapper de longues mèches de cheveux gris, bouclés par le bout et répandus sur le dos. Une vaste robe de chambre en drap brun semble l'envelopper tout entier, et sa figure, que coupe une forte moustache blanche aux bouts tombants, est penchée sur le papier. Il le fixe, le parcourt sans cesse de sa pupille aiguë, toute petite, qui pique d'un point noir toujours mobile deux grands yeux bleus ombragés de cils longs et sombres.
         « Il travaille avec une obstination féroce, écrit, rature, recommence, surcharge les lignes, emplit les marges, trace des mots en travers, et sous la fatigue de son cerveau il geint comme un scieur de long. »
         Saviez-vous que Flaubert avait les yeux bleus et de sombres cils ? De longs cheveux qui lui battaient le dos ?
         Quelquefois […], il prend sa feuille de papier, l'élève à la hauteur du regard, et, s'appuyant sur un coude, déclame d'une voix mordante et haute. Il écoute le rythme de sa prose, s'arrête comme pour saisir une sonorité fuyante, combine les tons, éloigne les assonances, dispose les virgules avec science, comme les haltes d'un long chemin : car les arrêts de sa pensée, correspondant aux membres de sa phrase, doivent être en même temps les repos nécessaires à la respiration. Mille préoccupations l'obsèdent. Il condense quatre pages en dix lignes ; et la joue enflée, le front rouge, tendant ses muscles comme un athlète qui lutte, il se bat désespérément contre l'idée, la saisit, l'étreint, la subjugue, et peu à peu, avec des efforts surhumains, il l'encage, comme une bête captive, dans une forme solide et précise. Jamais labeur plus formidable n'a été accompli par les hercules légendaires, et jamais œuvres plus impérissables n'ont été laissées par ces héroïques travailleurs, car elles s'appellent, ces œuvres à lui, Madame Bovary, Salammbô, L'Éducation sentimentale, La Tentation de saint Antoine, Trois Contes, Bouvard et Pécuchet, qu'on connaîtra dans quelques mois. »
         Et puis… Ne voilà-t-il pas qu'on sonne à la porte ! […]
         Je vous ai mis l'eau à la bouche, Jonathan ! Je me suis plongée dans ce livre avec délectation, et vous seriez bien sot de bouder mon offre… […]
         Mais je n'ai qu'une hâte, pour le moment, vous quitter et retrouver Maupassant… Près de cinq cents pages : réfléchissez bien avant de le commander ! Mais vous avez encore un fameux crédit chez moi. Je parle de l'avoir, bien entendu…

    Kay Bartholdi


    Ugo PANDOLFI, La Vendetta de Sherlock Holmes, texte intégral des carnets d'Ugo Pandolfi..., édition établie et présentée par Jean Pandolfi-Crozier, Paris, Éditions Little Big Man, Les Voyageurs oubliés, 2004, p.20.
    Maupassant et son oeuvre sont omniprésents dans cet ouvrage. Pour lire d'autres passages, consulter le weblog consacré à ce livre : http://scripteur.typepad.com/

    SERRA DI SCOPAMENE – LUNDI 2 SEPTEMBRE 1889


           « Quelle journée admirable ! J'ai passé toute la matinée étendu sur l'herbe, devant ma maison, sous l'énorme platane qui la couvre, l'abrite et l'ombrage tout entière. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l'attachent à ce qu'on pense et à ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l'air lui-même1. »
           Comme ces mots sont profonds ! Ils appartiennent à mon ami, Guy de Maupassant. Depuis notre première rencontre, il y a bientôt dix ans, Maupassant m’a toujours incité à écrire.
           – Couchez chaque jour vos pensées, de même que tout ce qui vous arrive, dans un journal, Ugo, m’a-t-il souvent répété.
           Je ne lui ai jamais obéi. Mais dans quelques jours, je serai de nouveau loin de chez moi. Je vais retrouver Maupassant à Bastia ; de là nous prendrons la mer. Je retourne à Paris. Mon projet d’un ouvrage sur les mines de Corse et la géologie de l’île a quelque chance de bien avancer 2. J’emporte avec moi tous mes carnets de travail, et je commence celui-ci pour me conformer dans une certaine mesure aux sages conseils de mon ami écrivain. Je m'effocerai d'y tenir la chronique aussi fidèle que possible de ce qui m’arrivera. Nous verrons bien.
           J’emporte également dans mes affaires l’étrange nouvelle que Maupassant m’adressa il y a deux ans. Je l’ai lue plusieurs fois. C’est un récit en forme de journal, inquiétant et fou, au sujet duquel j'aurai bien des questions à lui poser 3.
           J’espère que la mer ne sera pas trop méchante durant notre traversée, et que nous aurons plaisir à être ensemble comme avant. »


    Notes :
    1. Ce passage est souligné dans le manuscrit de Ugo Pandolfi, indiquant par là, comme il le précise aussitôt, qu’il s’agit d’une citation. Celle-ci provient en effet de la nouvelle Le Horla, que Maupassant publia pour la première fois en 1886, dans un numéro de Gil Blas, puis dans une nouvelle version en 1887.
    2. Ce projet aboutira quatre années plus tard. Dans son ouvrage intitulé Richesses géologiques et minières de l’île de Corse, Ugo Pandolfi accordera une large place aux principaux minerais existant en Corse […].
    3. Cette précision confirme que Ugo Pandolfi était bien en possession de la seconde version du Horla, parue en 1887.



    Michel PEYRAMAURE
    - Le Beau Monde. Histoire d'Anna Labrousse, servante, Paris, Éditions Robert Laffont, 1994, p.101-102.
    Dans ce roman, Anna Labrousse, petite paysanne de Corrèze montée à Paris pour devenir servante, rencontre le Tout-Paris littéraire des années 1880. En 1884, elle fait notamment la connaissance de Guy de Maupassant…
           « Dans l'un des fauteuils se tassait un homme qui paraissait pesant et trapu bien que jeune encore ; il se souleva légèrement, hocha la tête et se laissa retomber lourdement.
           – Monsieur de Maupassant, je vous présente une jeune payse, Anna Labrousse. Malgré ses apparences modestes et timides, cette jeune personne est d'une audace folle. C'est elle qui est allée porter des fleurs à notre ami Magnard. Il bégayait de surprise en me racontant cette anecdote dont je vous ai parlé. Comment vous appelle-t-il ?
           – Cosette, madame. Comme dans Les Misérables.
           – Eh… eh…, murmura M. de Maupassant, mais c'est qu'elle a des lettres, cette mignonne. Tu connais donc Victor Hugo ?
           – J'ai lu Les Misérables, monsieur.
           – Elle l'a lu ! s'exclama Mme Chalmette. Il faudra lire aussi les livres de notre ami. Certains du moins, car il en est qui sont raides, encore qu'à notre époque… Vous avez entendu parler de lui, je suppose ?
           – Oh oui, madame : j'ai lu un article de monsieur, dans Le Figaro.
           – Et de plus, s'exclama l'écrivain, elle lit Le Figaro !
           Anna se demanda ce que cela avait de surprenant : Mme Gatignol achetait parfois ce journal et l'abandonnait à Mme Berthe qui le passait à la petite. M. de Maupassant s'excusa de devoir prendre congé. Il baisa la main de Mme Chalmette qui le raccompagna jusqu'au vestibule. Elle lui disait :
           – Ne vous alarmez pas. Allez plutôt voir le professeur que je vous ai indiqué : Antoine-Emile Blanche. C'est le meilleur psychiatre de Paris.
           Elle fit asseoir Anna à la place qu'occupait le visiteur et s'installa en face d'elle.
           – M. Guy de Maupassant est un grand malade, dit-elle à voix basse. Il traîne depuis des lustres un tréponème dont il ne parvient pas à se débarrasser. C'est la conséquence de ses mauvaises fréquentations. Il est obsédé par les femmes et ne se montre guère exigeant. Pour tout dire, il souffre de syphilis… Ça se porte au cerveau depuis quelque temps et il se livre à des excentricités. Ça ne l'empêche pas d'écrire ; il vient de faire publier un nouveau roman : Yvette. Il était ces temps derniers en cure à Châtelguyon. »



    - La Divine. Le roman de Sarah Bernhardt, Paris, Éditions Robert Laffont, 2002 ; rééd. Pocket, 2004, p.164.
    « La demeure des « soeurs Bernhardt », comme on disait, n'était pas une réplique de la Maison Tellier de Maupassant. »


    C.E. RAIMOND [Elizabeth Robins], « Miss de Maupassant », The New Review, Vol. XIII, n°76, September 1895, p.233-247.

    I.

         « The firm of Merriman and Streake, Publishers, had sustained certain reverses. It was agreed that they had grave ground of complaint against Mr. Soames, not because of the failure of his graceful old-fashioned novel which they had good-humouredly published, but because, albeit the oldest reader in their employ, he had dissuaded them from accepting the two most successful novels of the past year. So the day came when he was formally confronted with the proofs of his inadequacy. The junior partner quoted the rapidly succeeding editions and record-breaking sales of the books his unwisdom had lost to the firm. But the culprit was unimpressed. « I have saved Merriman and Streake », he said, « from the disgrace of seeing their stamp on these vulgar inanities - and I deserve their thanks. »
         Mr. Streake's rejoinder was to point to a rival firm's book list in The Pall Mall of that afternoon. Under the announcement of the third edition of the last book, was a brilliant array of Press opinions. « A good many people think differently », observed the junior partner. « Of course », said the older reader, « there will always be people who mistake indecency for power, and more who don't know the difference between impertinence and genius », and he gazed vindictively at the MS. he had laid down on the table some minutes before.
         Mr. Streake stroked his moustache. « As I've ventured to point out », he said slowly, « we don't publish books solely to raise the literary standard. » « No », said the reader stonily, « I keep that in mind. » He laid down his report on the last MS. and abruptly took his departure. Mr. Streake unfolded the paper reflectively. « Very much like the report he made on Phryne's Hour », he thought to himself as he glanced down the brief condemnation. « We'll send that MS. to the new reader and see what he makes of it », he said later to Mr. Merriman. « I'd rather have the opinion of a clever young fellow fresh from the University than of all the fogey men of letters in the kingdom. We'll send Initiation to Johns. »
         And they did. And Johns sent them in return, a report that was hallelujah from end to end : « This is the biggest thing since Mme. Bovary. You've got hold of a new Flaubert ! The fellow knows women like the inside of his pockets, and he has the courage of genius. It's a stupendous book. »
         « I really must read it myself », thought Mr. Streake. Not that he was a judge of literary values. That was not his business. He performed the far more remunerative office of recognising and selecting what the public would buy. He read Initiation in a whirl of ecstasy. He was glad to hear it was like Flaubert. Not that he had read Flaubert, but that was immaterial. He was glad that Johns (who had enjoyed advantages denied to Thomas Streake) had said Initiation was a work of genius. It was a secondary consideration, but it did count. That the book would sell like hot cakes was a foregone conclusion. That is to say, it would sell if they were allowed to put it on the market. Would the public stand it ? The public would flock to it like lambs. They would devour it like wolves. But wouldn't they think it their duty to howl afterwards ? That would advertise the book, but if the book was suppressed, of what use the advertisement ? Then there was that little inconvenience of the Vigilance Society and criminal prosecution. He would read it again. It seemed more extraordinary than ever. Its calm and colossal audacity left him breathless - staring. « It's a great book », he said to Merriman. « It'll make a fortune - if they'll stand it. »
         « They'll stand anything now », said Mr. Merriman. « I'll read it myself. » He found that he was too old and too stiff in his mental joints to bear the impact of this new genius. The book floored him - floored, but did not conquer. « It's simply obscene », he said to Streake the next day. « The fellow's a beast. »
         « I assure you Johns compares him to Flaubert. »
         « Flaubert's a beast. »
         « O very well. I only wish the woods were full of them. »
         « But Flaubert isn't such a beast as this man. »
         « I told you this fellow had gone one better. »
         « That scene about the - you know - that's impossible. »
         « And the last chapter. I never read anything like it in my life. »
         « I told you we'd got hold of a big thing. »
         « It's my impression it's too big to hold. Too big and too slippery. »
         « What if I can get him to cut out some of the - a - most original passages ? »
         « O well, if he'll do that, we might consider it, I suppose. But I don't believe -  »
         « I shall have to run down to the Isle of Wight this week end. I'll go and talk to him. »
         The next morning Mr. Streake wired, R.P. : « Phil Raglan, 4, Cottage Crescent, Ventnor. - Have read Initiation with interest. Will you dine with me Royal Hotel Ventnor tomorrow, eight. - Thomas Streake. » The reply came back before luncheon : « Sorry unable to dine. Hope to see you here Sunday after eleven. - Raglan. »
         Mr. Streake arrived at 4, Cottage Crescent, at a quarter past the hour. He mused upon the unpretending haunts of greatness, while he waited for admittance. He decided off-hand that the man who wrote Initiation had certainly not always lived in the Isle of Wight in a rose-covered cottage. He must have gone the pace, and squandered brilliantly a brilliant inheritance. His wild extravagances had landed him at last at 4, Cottage Crescent. « For the fellow evidently knows society through and through », thought Mr. Streake, who knew only his own small corner of scribbling Bohemia.
         « Mr. Raglan ? » he inquired of the servant as she turned her ear to him. The old woman favoured him with the keen sidelong glance of the deaf. « Are you Mr. Streake, sir ? » she asked, watching his lips. « Yes », replied the visitor. « This way, sir. » She opened the second door on the left of the small passage. « Mr. Streake », she announced.
         The publisher entered a bright little room, lined with books, and fitted up like a miniature library. Two women sat by the window which overlooked a small garden behind the house. They both rose. The elder came forward. « Mr. Streake », she acknowledged languidly, « we are glad you could come. My daughter. »
         « I have only a left hand to offer you », said the girl with soft self-possession. Mr. Streake stared with admiration at the exquisite little person before him. She was like a Dresden China Shepherdess. But she had no crook, and her right hand rested in a sling.

         « O, you've had an accident », ejaculated the publisher, with unconscious familiarity.
         « Only sprained my wrist », she smiled bewitchingly. They sat down. The Shepherdess framed her loveliness in the rose-wreathed window. The mother sat in a weary attitude on the small sofa, and coughed. Her face was pale, and what cheerful persons call « intellectual. » But so much was evident : she was an invalid with a Roman nose.
         « What a charming spot », said Mr. Streake, apparently looking at the curly brown head of the little Shepherdess.
         « Yes », said the girl, turning round and looking out of the window ; « I think our roses have never been so beautiful before. » The voice was musical, caressing. It had that beguiling quality of pretty childishness, which many men find more irresistible than a beautiful face.
         Mr. Streake's intimate acquaintance with women was more or less confined to the sturdy members of his own family circle, and the dashing creatures who write books, or review them. He was quickly hypnotised by the rose-leaf daintiness of the slim little person before him. She might be seventeen, and certainly Phil Raglan, whether father or brother, had in her a heroine fit to stimulate the most fastidious fancy. She wore a white frock with a kind of lace « pinafore » - (or so the observant Streake described it afterwards to Mrs. Streake) - and her slender wrist tinkled with bangles, whenever she moved the one free hand.
         « What fine weather we are having now all over England », the publisher ventured, turning to the elder woman.
         « Y-Yes », she said vaguely, « very fine » ; and she regarded her daughter with dreamy adoration.
         Mr. Streake began to feel conscious of a growing embarrassment. Why had the author of Initiation turned him over to these charming but irrelevant ladies ? « I'm afraid I have called too early for Mr. Raglan », he suggested, turning again to the anæmic woman on the sofa.
         « For Mr. Raglan ? » she said, with a slight start. « Mr. Raglan - my husband » - she looked over helplessly at the girl. « We lost my father some years ago », said the Dresden China Shepherdess with soft promptitude. « We are not business women, but we are glad to talk the book over with you. »

         Streake felt himself blushing - or going through some unusual and uncomfortable phase of bodily temperature. « I - a - I », he looked appealingly towards the elder lady. « Did Mr. Raglan leave an executor with whom I could - a -  ? » « I am his executor », said Mrs. Raglan with some surprise.
         « O ! it was not merely terms that I hoped to see the author of Initiation. I - there are other things - I - I suppose - a - pardon me, but have you read your husband's novel ? »
         « My husband's - »
         The Dresden China Shepherdess broke into a low peal of laughter. « Do you mean to say », she asked, « you thought a man wrote Initiation ?
         Mr. Streake stared speechless. « You mean to say », he faltered, looking at the Roman nose with a new respect - « you mean to say -  ? »
         My daughter is the writer of the family », said the lady proudly » (Mr. Streake clutched the arms of his chair.) « Since there are things you wish to discuss, I'll leave you » ; and Mrs. Raglan smothered a cough in her handkerchief as she got up.
         « No ! no ! I assure you - nothing at all - nothing - that is - that - that - I beg you not to leave us. » His agitation was unmistakable. He kept repeating to himself Merriman's opinion of the last chapter and « that scene about the - you know. » « I - I only wanted to learn », he turned desperately to the little Shepherdess, « how, if - in case - what your views are on the subject of - of - formât - . Initiation is too long for a single volume of my 'Fin-de-siècle Series' - and it isn't long enough for the old regulation three volumes. »
         « O ! » said the Shepherdess indulgently ; « you want me to make it longer ? »
         « Well - a - I was thinking it might be - a - with some advantage it might be shortened by a chapter or two. »
         « O no ! » she ejaculated, with a new note in her voice.
         « Now Philippa, darling », admonished her mother timidly, « perhaps Mr. Streake knows best. »
         « It's impossible ! Quite impossible. You couldn't cut my book : it would bleed to death. »
         « I thought - you are very young, and - I was only suggesting -  »
         « Well, now, you've read it, Mr. Streake », she said in the voice of a dove. « What is there in Initiation that we could afford to cut ? »
         The poor man hesitated. He realised of a sudden that the room was oppressively hot.
         « Shall we go over the manuscript together ? » the cooing voice went on.
         « Well - I think perhaps -  » Mr. Streake struggled inarticulately with his feelings. The girl rose and went to the writing-table.
         « If you are going to work you mustn't be disturbed », said Mrs. Raglan in a hushed voice, as she too got up.
         « But I assure you » - Mr. Streake sprang to his feet.
         « Phil can never write with me in the room », she said, looking reverently at her offspring. The girl was deftly undoing a parcel with one hand. « You always cough », said Phil, without looking up.
         « I know, my dear. » She pressed her handkerchief to her lips again, and held out a thin hand to the publisher.
         « But the fact is » - he made a clutch at his hat - « I haven't time this morning to go into the matter. Besides, that can be attended to later - if - if we come to terms. »
         « O ! » said the girl slowly, pushing the MS. away from her. « Do you mean you haven't made up your mind to publish my book ? » There was a delicate scorn in her face that seemed to Streake to put him to instant disadvantage. As she stood now, with the light falling sideways on her face, it was plain she was not seventeen. « Nearer five and twenty », the publisher commented silently, « but deuced good-looking. » However, he was a man of business. Dimples and pinafores were all very well, but - « I wired you, you remember, that Initiation interested me, and that it would be just at well to - a -  »
         « Yes », said the girl, her full lips parting in a pretty childish smile ; « I was sorry I couldn't dine. » She looked ruefully down at her bandaged arm. Mr. Streake wondered if she would have accepted his invitation, had she not been physically disabled. « You mean », she continued in melting tones, « first of all we must discuss what my book is worth ? » And both ladies sat down.
         « Well - a - not just that - I - Mr. Merriman and I are 'interested,' as I wired you. Initiation is your first book, I suppose ? »
         « O no ! » said the girl.
         « You haven't published under your own name, have you ? »
         « I've never published at all. But Initiation is my third long book. »
         « I see. And the other ones - are they - a - are they at all like this one ? »
         « Not so likely to be popular, I think. »
         « Indeed ? What is your opinion ? » Streake turned to Mrs. Raglan.
         « O - a - I don't -  »
         « My mother doesn't care for literature », said the girl kindly.
         The elder lady looked a little ruffled. « You see I am ill a great deal », she said hurriedly. « Straining the eyes is so bad for the head, and Phil has written so many books. It would be impossible for me to read all her stories. »
         « Dear, you haven't read one for years. »
         « Why, Phil ! »
         « Not to the end. » She patted her mother's thin hand, and smiled a heavenly pardon.
         « You see », Mrs. Raglan turned nervously to the visitor, « my daughter has written ever since she was a child - long before her father sent her to Rouen. »
         « O, you've lived in France ? » His glance swept both ladies.
         « I haven't », said Mrs. Raglan, « I don't understand the language, and it would have been awkward. But Mr. Raglan did. These are all his books. »
         Streake followed her glance round the little room. He observed for the first time that the books seemed to have foreign titles, while a good proportion of them were in the familiar yellow uniform, « quite impudently French » - even in eyes unable to read them. « You went to school in France ? » he asked the pinafored authoress.
         « Yes, I was at the Convent of the Sacré-Coeur for four years. »
         « Really ! Then I suppose you're a great student. »
         « O, yes ! I don't see how she stands it », said the mother solicitously. « But genius is not subject to the laws that govern most people », she added, like one who carefully cons a lesson.
         « I suppose you read a great deal of fiction », Mr. Streake observed, studying the girl. She looked up at him with slightly narrowed eyes. « Not very much », she said demurely, « I haven't time. » She closed her free hand over the little gold heart that hung from a necklace of seed coral, and all the bangles tinkled as they slid up her arm. « You can't expect those who write to spend their time reading other people », she said with dignity.
         « No, I suppose not. » Mr. Streake's tone was apologetic. « I only thought - now and then in a leisure hour - »
         « In my leisure hours I observe life », said the Shepherdess.
         « I see. » Mr. Streake was deeply impressed. « It may interest you to know », the girl went on in the manner of the seasoned celebrity helping along a halting interviewer - « I suppose I'm the only person you've ever met who has never read a line of Thackeray or Dickens, or any of that old lot. »
         « Really ! how very interesting. But I suppose you've dipped into - Thomas Hardy, for instance ? »
         « Once I began a book of his. But that sort of thing doesn't interest me. » Her long lashes drooped wearily. « Hardy is so obvious. »
         « O ! you prefer Meredith ? »
         « Heavens, no ! You see if one is born with a sensitive feeling for style one must take care of it. I remember once, travelling from Rouen to Paris some one left Beauchamp's Career behind him in the carriage. I read one chapter, and for weeks after I was not myself. It made me quite ill. I felt as if I had swallowed a sackful of sand and thistles. But perhaps Mr. Meredith is a friend of yours ? »
         « « No - O no ! We don't go in much for that kind of thing. »
         « I hardly thought it likely », she smiled graciously.
         « My daughter reads French works », Mrs. Raglan observed with pride. « She's very like her father. He was one of the Suffolk Raglans. »
         « Indeed ! » said Mr. Streake. « Your daughter reminds us of Flaubert. »
         « Flaubert ! » the girl ejaculated, dropping the small gold heart in the folds of her pinafore. « I hope I'm not like Flaubert. I don't propose to exhaust myself in one book, and then go mad if I'm found guilty of a double genitive. »
         « No - no ! » agreed the publisher glancing at the young lady's mother to see what the deuce a « double genitive » was. Streake's impression was that the phrase was daring if not unfilial.
         « I've been told », continued the girl suavely, « that I'm very like Maupassant. »
         « O - ah ! - Mau' - 'm - indeed ! You prefer him ? »
         « Well, I used to read him now and then - on long journeys and that kind of thing, when there was nothing else to do. But I've given it up. »
         « O ! »
         « Yes, some one frightened me once by saying I was getting to write so much like him. »
         « You didn't care for that ? »
         « Well, one doesn't want to be a mere imitation - does one ? »
         « No, certainly not. »
         Plainly the girl was a genius, but at this moment she was more like an enchanting little school-girl than ever. She pushed back her soft brown curls and brought her hand round under her chin. She rested the dimple in her pink little palm and asked in a voice of silver : « Tell me what you think of my last chapter, Mr. Streake ? »
         The good man gasped at the recollection, and struggled out of his low wicker-chair. « It's wonderful - wonderful », he said fervently, but not knowing quite where to look. « Good-bye, Mrs. Raglan. I will write some time next week. Good-bye. » He took the fragile hand of the young authoress. « Are you ever in London ? »
         « No. The climate doesn't suit my mother. I never go anywhere without my mother. Good-bye. »
         When Streake met Merriman on Monday morning, he overflowed with enthusiasm about the New Genius. He described her in such terms that Merriman chuckled, and made would-be humorous speeches at Streake's expense. But the junior partner was too well pleased with himself and his « find » to care.
         « I'm not surprised your Miss de Maupassant has broken her wrist writing Initiation », said Merriman, interrupting a flow of eloquence. « But the main thing is, will she cut out all that part that isn't fit for publication ? »
         Streake felt a secret annoyance at his partner's coarseness. « What did she say », Merriman went on, « about that scene of the -  ? » « She didn't mention it », interrupted Streake with an accent of indignation.
         « Well, what did she mention ? »
         « I've told you we talked about Flaubert and Mau - , the man that writes so like her, and about her being four years in a convent. »
         « You mean to say you didn't discuss her book with her ? »
         « No. I - we talked of other things. »
         « Didn't even tell her we couldn't have that last chapter ? »
         « No », said Streake, a little angrily. « You don't think she'd discuss that kind of thing with a perfect stranger. »

    II.

         It had been decided that Streake should write a carefully-worded letter to the author of Initiation, explaining as delicately as possible certain obstacles in the way of publishing that work in its present form. He laboured long and devotedly over the epistle, and then, with an outburst of ingenious profanity, gave up the job.
         Merriman must do it. Merriman did. « How's that ? » he asked after scribbling away for five minutes. The image of the little Shepherdess rose before Streake's eyes as he read. He turned cold at Merriman's brutality of exposition.
         « No, for God's sake. That'll never do. I'd rather go and see her myself than send that. »
         Merriman's reply was accompanied with a prolonged chuckle. « Yes, you get over such a lot of ground that way. Nothing like it. »
         But Streake was not to be laughed out of running down to Ventnor again on Saturday. It was five o'clock. « Mrs. Raglan's ill with one of her headaches », said the deaf servant as she led the way to the little room. « But Miss Phil can see you. » She opened the door. « Miss Phil » had apparently been standing there ever since the previous Sunday. Her arm still hung in a sling ; the gold heart still nestled in the folds of her white pinafore. « How do you do ? » Her voice and her bangles tinkled welcome.
         They sat down. « Tea, please », she said, as the old woman shut the door. And Miss Phil nestled back in the chair in the inimitable fashion of the kitten-woman. Let it be understood by the fair, that this accomplishment of subtly caressing and yielding to the arms of a chair, or a sofa nook, is not to be attained by the athletic lady. Her spine has lost the art. It is for ever incompatible with riding the bicycle. Streake regarded Miss de Maupassant with a sense of quickening. « I had given up expecting to hear from you », she said softly.
         « Well, you see » - he shifted his position in the creaking wicker-chair - « it is difficult to - One personal interview is better than twenty letters. »
         The girl looked at him attentively. He fancied she repressed a smile. Something in her covert satisfaction made him remember that in her leisure moments she « observed life. » He creaked uncomfortably in his low seat, and then said almost brusquely : « The fact is I wrote you a letter on Monday. »
         « On Monday ! I never got it. »
         « No, I tore it up. »
         A new animation shone in her face. « Really ! I believe the only letters worth reading are those that aren't sent. »
         « You're very kind. » Streake beamed. He was certain she had paid him a compliment. He was making himself interesting to this young genius, with the keen unerring eye for character, and instinctive - appalling - understanding of men. How had she arrived at that « last chapter » ? Can imagination walk that perilous road alone ? Or was this surface decorum a bit of clever playing ? Was she -  ? In any case he was « seeing life » too.
         « What did you say in your letter ? » she asked. « Something very rash ? » She smiled in a way that went to his head like wine. He creaked out of his chair, and walked to the open window. « Whether the letter was rash », he said, turning and facing her, « depends on the kind of person you are. »
         « O ! » She followed him, smiling, and stood at the other side of the window, leaning daintily against the red curtain.
         « I wish I knew you better », said Streake fervently.
         « So do I. » She drew her small forefinger along the window-sill, making invisible patterns.
         « I could advise you so much better. »
         « O ! advise ! » She smiled up at him with the most provocative air in the world. He recalled one of the « steep » scenes in Initiation, and his head, unused to these high altitudes, began to swim.
         « You need a friend », he said, « someone who has your interests at heart. » He drew a step nearer. Miss de Maupassant melted into the folds of the curtain, and stared out at him coldly.
         « Someone to manage your affairs », he said, feeling unaccountably snubbed. (This was not the way the lady behaved in Initiation.) « Someone who has your confidence, and the privilege of plain speaking. »
         « I don't mind any amount of plain speaking. » He did not catch the illuminating emphasis - he only saw the smile. It drew him closer to the enveloping red curtain.
         « Be careful ! » she said sharply, and all the bangles rang minute alarums.
         « What is it ? » He started back.
         « You accidentally jarred my elbow - that's all ! »
         « I beg your pardon. »
         « You can't imagine how painful my arm is », she smiled apologetically.
         « O I'm so sorry ! » - and he looked it.
         « I can't think why we don't have our tea. » She crossed the room, and rang. Streake returned to the wicker-chair, a sadder and a wiser man. « It is quite true I do need a friend », said Miss de Maupassant, curling down in her corner once more. « I need someone to realise my capacities, and help me to make the most of them. By-and-bye I shall have plenty to believe in me. » Streake agreed, a trifle gloomily. « But it's now that someone can really help me, as you say. I wonder if you are going to be my friend ? » she inquired, with an air so fetching that Streake revived a little. However, he wasn't going to fall into the same trap again.
         « As I was saying », he resumed in his business manner, « you do need someone to advise you. Someone who can speak plainly to you without offence. »
         « Exactly », she nodded.
         « You may not like my taking the liberty - I don't know if you know, but I'm a married man. »
         She stared, and bit her lip enigmatically. Streake felt it was a blow to her. « I hope », she said politely, « I hope Mrs. Streake is quite well ? »
         « O - a - thank you - Yes. What I meant to say was, being a family man, I needn't hesitate -  »
         « No - no - pray don't hesitate. »
         But he did. « I like married men », she said encouragingly, as though she were owning to exotic tastes. « Bachelors are so self-conscious. »
         « O you find that ? »
         « Well, you can't make a friend of an unmarried man. He's always thinking the girl may have designs. »
         « Just so. » Streake saw the advantage of his position. Plainly he was the person predestined to be guide, philosopher, and friend to this gifted young charmer.
         « In the other case », said the girl slowly, « it is usually the married man who has the designs. »
         « You have a very low opinion of human nature. » Streake spoke with severity. He felt his honour impugned.
         « I said usually », repeated Miss de Maupassant calmly, as the tea came in.
         « Since you recommend plain speaking », said Streake, when the old woman had retired, « I had better say at once that we can publish your book only on certain conditions. »
         « And those conditions ? » She handed him his cup, and pushed the milk and sugar towards him across the naked tray.
         « That you accept certain alterations suggested by our reader. »
         Miss de Maupassant drew herself up and her pinafore down. « And what are these alterations ? »
         « You will receive the MS. Monday with the changes marked. » She took in her breath sharply. « We don't ask you to make any radical change - only a few cuts. » Disdain deepened round the full red lips as she asked with dignity : « Who is your reader ? »
         « O - a - a man we have great confidence in. »
         « Is he a littérateur ? »
         « O he's a very clever fellow. »
         « What has he written ? »
         « You see, we have all read your book. It doesn't depend on any one opinion. »
         She eyed the publisher with ill-disguised scorn. « And do you 'all' usually do this kind of thing for your authors ? »
         « Well - a - all books are not like Initiation. »
         « No ! ! ! » she breathed along a scornful crescendo.
         « Frankly, there are things in Initiation that the public won't stand. »
         « Then let the public skip if it can't stand. »
         « That's just what it won't do. We are running a great risk in publishing your story at all. » She opened wide her heaven-blue eyes. « They stand this kind of thing in France », he quoted, « but here - » He shook his head.
         « What 'kind of thing' do you mean ? »
         « Well - a - » Streake looked into his saucer. « Your last chapter, for instance. »
         « What's wrong with my last chapter ? » He stirred the dregs in the bottom of his cup. « You said you liked it. »
         « It's wonderful - very fine indeed. »
         « Then why not publish it ? »
         « The critics would be awfully down on you. »
         « The critics ! » She threw her curly head softly back and laughed. « You haven't got such a thing in this country. »
         « Not got any critics ! » Streake stared.
         « Not one ! » she said gaily. « As for the book reviewers - » She shrugged, under her pinafore.
         « They might say unpleasant things », Streake hastened to observe : « things that would be disagreeable for a lady to hear. »
         « I wouldn't hear them ! I know better than to listen. Have some more tea ? »
         « No, thank you. You mustn't mind if I tell you that the papers would be sure to say Initiation was immoral. »
         « I'd just as soon they'd say that as anything else. » (Streake felt that his Initiation was only beginning.) « The mere fact », she went on calmly, « the mere fact that they bring in the question of morals, shows how little they understand Art. They might as well bother us about Bi-metallism. »
         « Yes, but still -  »
         « Isn't it time for English Letters to be cut loose from the British Matron's apron-string ? » (Streake seemed to consider the proposal.) « Why is Art so flourishing in France ? » the Shepherdess asked. (Streake couldn't on the spur of the moment say why it was.) « Do you suppose we shall ever have great novelists in England while publishers are so timid ? Who dares to write his best ? »
         « Well - one 'did,' you know. »
         « Exactly. I do, and see the result ! » She threw out her little hand despairingly.
         « What are your other books like ? »
         She shook her curls. « Farther away from the dull English fairy-tale than even Initiation. Plainly the bourgeois British reader and I won't agree. I look life in the face - as Maupassant did. »
         There was a loud double knock at the outer door. « If you don't publish Initiation », she exclaimed in a fresh access of scorn - « I tell you frankly it's been to every publisher in London - if you don't do it, I'll have it translated into French. »
         The old woman came in with a telegram. « Why, it's for you », said the Dresden Shepherdess, handing the yellow envelope across the tray. Streake tore it open and read : - « Johns has found story of 'Initiation' in obscure French novel. All the striking part sheer plagiarism. - Merriman. » He read the message twice, and folded it carefully.
         « I'm afraid you have bad news », said Miss de Maupassant gently.
         « Yes - at least - O it doesn't matter. » He put the telegram in his pocket. « No answer, thank you. » The old woman vanished. « A - you were saying ? » said Streake vaguely.
         « That if you didn't take my book, I'd bring it out in Paris. »
         « That would be very daring. » He looked at her steadily. The liquid blue of her eyes was cloudless and untroubled. He drew out his watch. « Ha ! I'm late. Good-bye, I'll write you finally about your book on Monday. » It was a hurried leave-taking. Miss de Maupassant clasped her heart of gold, and said a wistful good-bye. For one moment Streake wavered. Then he turned and fled.
         He permitted Merriman to dictate the letter that went back with the MS. on Monday.


    Léon RIOTOR, Les Taches d’encre, roman, Paris, Lemerre, 1931, p.47-48.
           « Rue Montmartre, milieu traditionnel des journaux, on s’entretenait du succès du Flambeau. Au café de la Presse, Bellart attendait Laroudie, en compagnie du docteur Magnan. A une table voisine, s’agitait Guy de Maupassant, dont Gil Blas publiait en feuilleton « Une vie ». On disait ce jeune normand, rond-de-cuir intermittent au ministère de la Marine, fils naturel de Gustave Flaubert. Large, sanguin, teint de brique, cheveux bouclés sur le front, garçon boucher calamistré, il parlait à un serveur. Sa voix sourde, fêlée, ses gestes brusques, attirèrent l’attention du médecin aliéniste.
           – Regardez, murmura-t-il. Cet homme tuera quelqu'un, ou bien, il se tuera lui-même. Abus des excitants, de la femme peut-être, paroxysme des centres nerveux.
           Laroudie entrait, exubérant, souriant, les mains tendues. « Ah ! ah ! vous voilà, beau gas (sic) de Vire… » Il n’acheva pas : Maupassant se dressait, véhément, le verbe haché. « C’est bien ! c’est bien ! » fit l’autre interloqué, tandis que le romancier retombait sur sa chaise.
           – Vous voyez, murmura le docteur, cet étrange accès de surestimation de son moi, sa fureur devant une familiarité qu’il juge insolente. C'est ce que nous nommons un paranoïaque. Il ira du simple délire mental au délire confirmé…
           Par la suite, Bellart devait se souvenir de ce diagnostic, lorsque, après l’ascension dans le « Horla » du capitaine Jovis, on sut que Maupassant se croyait Dieu et qu’il jugeait malséant, irrespectueux, qu’on osât lui parler.
           – En résumé, ajouta le docteur Magnan, la paranoïa sévit de préférence dans les milieux intellectuels. Vous avez lu ce matin encore, Maupassant affirmant « Coram populo » : « Deux choses déshonorent un écrivain, la décoration et l’Académie ». Ces agressions injustifiées, c'est de la paranoïa.
           – Alors, répliqua Laroudie, qui n’aimait ni la chasse ni la pêche, si je lui criais que la chasse et la pêche sont des passe-temps de brutes et de crétins, je ferais de la… comme vous dites ?
           – Vous semblez insinuer, docteur, observa Bellart, que nous sommes tous plus ou moins fous ?… »


    Jules ROMAINS, Les Hommes de bonne volonté, t. XVIII, La Douceur de la vie (1939), Paris, Flammarion, 1939 [s. d.], p.93-94.
    A Nice, hiver 1919-1920, Pierre Jallez assiste à une conférence intitulée « Maupassant et l'amour », donnée par George Allory, de l'Académie Française.
           « Vers les cinq heures dix, George Allory est apparu sur l’estrade. C’est un de ces hommes qui n’appellent pas la description. Il ressemble à ses photographies, avec un visage un peu plus fatigué, une calvitie plus gênante (il se penche souvent sur ses notes), des moustaches beaucoup plus courtes. Pour un homme que l’Académie a repoussé tant de fois, il ne fait pas vieux ; à moins que ce ne soit sa récente élection qui l’ait rajeuni. Il a le teint rose, le regard assez doux. Je dois dire que sa voix n’est pas désagréable ; et que si l’on parvenait à l’écouter sans attacher aucune importance à ce qu’il dit, on lui accorderait un talent de causeur.
           Malheureusement, il y a ce qu’il dit. Ce n’est pas très agressif ; ce n’est pas d’une fausseté criante, ni d’une bêtise à pleurer. Dans ces travaux de la paix revenue, on ne reconnaît pas le prodigieux bélître du Poilu de Verdun. Donc, c’est que dans ses ordures du temps de guerre, il y avait une bonne part d’ânerie voulue, de mimétisme laborieux, de lâcheté militante (le contraire étonnerait). Aujourd’hui il serait odieux – si le mot n’est pas trop gros – d’une autre façon. Pas une seule de ses phrases n’a un son d’authenticité. Tout son effort, semble-t-il, est de deviner ce qui, à un public d’une bonne ignorance et d’une bonne hypocrisie moyennes, va sembler distingué, un peu piquant, rassurant et moral en dernière analyse. Le plus intolérable, c’est l’accent non de la voix, mais de la pensée ; le ton protecteur qu’elle se donne, la modération apitoyée des jugements. Il s’est arrangé pour être perpétuellement à côté (du moins quand j’écoutais). Tout ce qu’il a dit de Maupassant, un homme bien ne l’aurait pas dit. Et inversement. Par exemple, chez cet écrivain robuste mais épais, dépourvu de toute transparence comme de tout mystère, chez ce jouisseur dont les mélancolies ne dépassent guère celles d’un patron boucher, il a justement loué les descriptions et les couplets faussement poétiques, déjà vulgaires et tocards quand Maupassant les écrivait, comme on peut s’en convaincre en voyant à quel point des pages plus anciennes de Flaubert, ou beaucoup plus anciennes, de Hugo, même de Chateaubriand, sont infiniment moins devenues poncives et coco. C’est ailleurs ce Maupassant-là qui a fourni des plus écoeurants clichés la plèbe d’auteurs de contes et nouvelles qui a sévi pendant toute ma jeunesse dans les journaux, toute cette humble littérature de chez Dufayel, où se sont perdus quelques vrais talents, littérature qu’heureusement la guerre semble avoir un peu démonétisée : « Ils s’enlacèrent éperdus dans la gloire du soleil couchant... ». « Sa chair frissonnait dans l’extase de la caresse... ».
           En revanche, tout ce que Maupassant possède de franchise, de verdeur, de lucidité cynique, de santé, tout ce qu’il tient de la tradition française « sans coeur » et du fabliau, notre Allory l’a condamné ou enveloppé d’un regret indulgent. Il a spécialement déploré le caractère charnel qu’a toujours la passion amoureuse chez Maupassant, et les éléments malsains qui plus d’une fois s’y glissent. Notre Allory est évidemment un idéaliste en amour. Un de ces idéalistes qui vous donnent aussitôt envie de relire Rabelais. »


    François-Olivier ROUSSEAU, Sébastien Doré, roman, Paris, Le Mercure de France, 1985, p.367-368.
    Comblé par la gloire et déçu par la vie, Sébastien Doré, pianiste virtuose applaudi par le tsar de Russie, se retourne sur le jeune homme qu'il fut.
    « C'est que la véritable consécration d'un don exceptionnel, l'apothéose d'un artiste, ne sont pas dans le triomphe mais dans l'abaissement qui suit quelquefois le triomphe. Il faut survivre à ses succès le temps de goûter cette défaveur, cette dérision, cette déchéance parfois, qui marquent in extremis la carrière des plus grands. Devenir célèbre, ce n'est rien. Être fêté, applaudi, ce n'est rien. Mais ouvrir la main sur tout cela et, dans l'humiliation délibérément recherchée de soi-même et de son art, bafouer sa gloire passée en trahissant l'admiration quiète de ceux qui vous l'ont donnée, c'est révéler la nature essentielle du talent qui ne se possède tout à fait ni ne se soucie d'être apprécié. C'est aussi, en lui donnant cette forme d'antithèse, relever sa vie d'un effet clair-obscur qui caractérise les destinées hors pair. Ce dément malmené par des infirmiers brutaux était Schumann ; ce syphilitique qui, dans une identification dans fonctions du corps à la métaphore même de la création, croyait avoir le ventre plein de pierres précieuses, s'appelait Maupassant et ce pochard que l'on expulsait des cafés, Oscar Wilde… Si un détail de sa vie pouvait convaincre malgré tout que Corneille avait du génie, c'est l'image du vieux poète tragique attendant dans l'échoppe d'un cordonnier qu'on ait réparé son unique paire de chaussures… Le public, disait Gustave Berg avec un ricanement, est une entité qui n'existe que par le mépris que les vrais artistes, à leur tour, ne se discernent que par le mépris où le public les a longtemps souillés de son estime les laisse retomber. Je n'aurai pas connu la cruauté du personnel des asiles de fous, ni les mirages scatologiques du tabès, ni la misère des semelles percées, ni l'opprobre des sodomites. Il n'y a rien dans ma vie qui puisse donner prise à la légende et c'est juste car j'aurai été tout du long un médiocre. »


    Arthur SCHNITZLER, « Mademoiselle Else » (1924), dans Romans et Nouvelles, II (1909-1931), édition préfacée et annotée par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent, traduction de Henri Christophe, Paris, L.G.F., La Pochothèque, Classiques Modernes, 1996, p.488-489. [titre original : Fraülein Else].
         « Etrangement inquiétant, gigantesque, le Cimone, comme s'il devait s'abattre sur moi ! Pas d'étoiles dans le ciel, pas encore. Cet air, c'est du champagne. Et l'odeur des prés ! Je vivrai à la campagne. J'épouserai un gros propriétaire et j'aurai des enfants. Le docteur Froriep est le seul peut-être avec qui j'aurais pu être heureuse. Quelles belles soirées, coup sur coup, l'une chez Kniep, et l'autre au Bal des Arts. Pourquoi a-t-il disparu si subitement… pour moi, du moins ? A cause de Papa ? Probable. J'aimerais lancer un salut à cet air, dehors, avant de redescendre parmi la racaille. A qui adresser ce salut ? Je suis toute seule. Je suis terriblement seule, personne ne peut l'imaginer. Salut à toi, mon bien-aimé. Qui ? Salut à toi, mon fiancé ! Qui ? Salut à toi, mon ami ! Qui ?... Fred ?... Penses-tu ! Voilà, la fenêtre restera ouverte. Même s'il fait frais. Eteindre la lumière. Voilà… Ah, la lettre ! Je la prends avec moi, au cas où. Mon livre sur la table de chevet ; je continuerai Notre coeur cette nuit, quoi qu'il advienne. Bonsoir, belle demoiselle dans la glace, gardez un bon souvenir de moi, et au revoir. »


    Antonio TABUCCHI, Pereira prétend, traduction de l'italien par Bernard Comment, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1995, p.52-53. [titre original : Sostiene Pereira (1994)].
    Le roman raconte le mois d'août 1938 au Portugal à travers Pereira, vieux journaliste solitaire qui écrit dans Le Lisboa.
           « Il songea à revoir l'article qu'il avait écrit sur Pessoa pour la rubrique « Ephémérides », mais il décida que ça allait bien ainsi. Alors il se mit à lire le récit de Maupassant qu'il avait traduit lui-même, pour voir s'il y avait des corrections à faire. Il n'en trouva pas. Le récit était parfait et Pereira s'en félicita. Du coup, il se sentit un peu mieux, prétend-il. Puis il sortit de la poche de son veston un portrait de Maupassant qu'il avait trouvé dans une revue de la bibliothèque municipale. C'était un portrait au crayon, fait par un peintre français inconnu. Maupassant avait un air désespéré, avec une barbe mal rasée et les yeux perdus dans le vide, et Pereira pensa que c'était parfait pour accompagner le récit. Du reste, c'était un récit d'amour et de mort, cela demandait un portrait qui penchât vers le tragique. Il fallait un encadré au milieu de l'article, avec les principales informations biographiques sur Maupassant. Pereira ouvrit le Larousse qu'il avait sur son bureau et se mit à recopier. Il écrivit : « Guy de Maupassant, 1850-1893. Avec son frère Hervé, il hérita de leur mère une maladie d'origine vénérienne qui le conduisit d'abord à la folie, puis jeune, à la mort. A vingt ans, il participa à la guerre franco-prussienne, et travailla au Ministère de la Marine. Ecrivain de talent, à la vision satirique, il décrivit dans ses nouvelles les faiblesses et la méchanceté d'une certaine société française. Il écrivit aussi des romans à grand succès comme Bel-Ami et le roman fantastique Le Horla. Atteint d'une crise de folie, il fut hospitalisé dans la clinique du Docteur Blanche, où il mourut pauvre et abandonné. » »


    Anton TCHEKHOV
    « Au royaume des femmes » (1894), dans Nouvelles, préface, traduction et notes de Vladimir Volkoff, Paris, L.G.F., La Pochothèque, Les Classiques modernes, 2002, p.731-732.
           « – Toute la littérature nouvelle, comme le vent dans la cheminée, geint et hurle : « Ah ! infortuné ! Ah ! ta vie est comparable à une prison ! Ah ! comme ta prison est obscure et humide ! Ah ! tu périras sûrement, il n'y a point de salut pour toi ! » C'est sublime, mais je préférerais une littérature qui enseignerait à s'évader de la prison. D'ailleurs, de tous les écrivains contemporains, je ne lis guère – un peu – que Maupassant. (Lyssévitch ouvrit les yeux.) C'est un bon, un excellent écrivain ! (Lyssévitch commença à bouger sur son divan.) Un artiste étonnant ! Un artiste terrible, monstrueux, surnaturel ! (Lyssévitch se leva et dressa sa main droite.) Ah ! Maupassant ! dit-il en extase. Ma charmante, lisez Maupassant ! Une page de lui vous donnera davantage que toutes les richesses de la terre ! A chaque ligne, un horizon nouveau. Les états d'âme les plus doux, les plus tendres, font place à des sensations fortes, passionnées ; votre âme, comme sous la pression de quarante mille atmosphères, se transforme en un fragment insignifiant d'une substance indéterminée de couleur rosâtre qui, me semble-t-il, si on pouvait le poser sur sa langue, produirait un goût âpre et voluptueux. Quelle débauche de liaisons, de motifs, de mélodies ! Vous reposez sur un lit de roses et de muguets, et soudain une pensée épouvantable, sublime, irrésistible vous fonce dessus à l'improviste, comme une locomotive, vous noie dans sa vapeur brûlante et vous assourdit de son sifflement. Lisez, lisez Maupassant. Ma charmante, je l'exige.
           Lyssévitch gesticula avec ses bras, et, très agité, traversa la pièce en diagonale.
           – Non, c'est impossible, proféra-t-il, apparemment désespéré. Son dernier récit m'a épuisé, m'a enivré ! Mais je crains que vous n'y restiez indifférente. Pour en être possédé, il faut déguster, exprimer lentement le suc de chaque ligne, il faut boire... Il faut le boire ! »


    La Mouette (1896), traduction de 1973 due à Génia Cannac et à Georges Perros, dans Théâtre complet, Gallimard, Folio n°393, 1999, p.292-293.
    A l’Acte I, Constantin Gavrilovitch Tréplev, fils de Madame Trepleva, actrice, discute du théâtre contemporain avec son frère Piotr Nickolaévitch Sorine.
    « Quand le rideau se lève, et qu’à la lumière artificielle, dans une pièce à trois murs, ces fameux talents, ces archiprêtres de l’art sacré nous montrent comment les gens mangent, boivent, aiment, portent le complet-veston ; quand avec des phrases et des tableaux triviaux on essaie de fabriquer une morale de trois sous accessible à tous, utile dans le ménage ; quand, grâce à mille variantes, on me sert, encore et encore, la même sauce triste, alors je fuis, je fuis comme Maupassant fuyait la Tour Eiffel, dont la vulgarité lui broyait le crâne. »



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