Pastiches spirites
(1904-1907)
Charles d'Orino.
Édition des Contes de l'au-delà. Cliquer pour agrandir l'image





Au début du XXe siècle, la comtesse Pillet-Will (1850-1910) publia plusieurs ouvrages ésotériques sous le pseudonyme de Charles d'Orino. Fervente adepte de la doctrine spirite d'Allan Kardec, elle prétendit avoir recueilli, sous la dictée d'esprits illustres, des écrits venus d'outre-tombe. Voici ces textes, tantôt signés l'esprit de Maupassant tantôt Maupassant, que nous considérons comme d'étranges pastiches.



     Lorsque mon enveloppe mortelle eut livré passage à mon âme immortelle et troublée, lorsque, surtout, je pus envisager sans effroi et comprendre sans efforts la réalité de la vie éternelle, je me promis de ne jamais revenir à la terre des tourments où la douleur est sans trêve et où la folie guette nos actes.
     Il n'a donc fallu rien moins que le motif pressant d'une obole indispensable aux pauvres déshérités de ce lieu de la souffrance pour me décider à joindre mon nom à ceux des auteurs divers qui ont écrit ces récits.
     J'ajoute un souhait à cette obole, et ce souhait est de voir ce livre dans toutes les mains. N'ayant plus rien à redouter ni à désirer pour moi, je puis la formuler sans être taxé d'ambition et je termine en disant à tous :
     « Acceptez l'enseignement qu'il voile sous une forme enjouée ou mélancolique, et, en attendant la grande réunion dans les au-delà resplendissants, donnez-nous un peu de votre confiance pour recevoir de notre part beaucoup de sollicitude. »

L'« Esprit » de Guy de Maupassant.

*

     Durant la froide saison, l'un des deux était parti, et la vieille femme restait seule dans la maisonnette aux volets verts toujours clos, comme s'ils eussent voulu dérober à ses yeux fatigués les rayons trop vifs de l'astre du jour. Désormais le banc vermoulu sur lequel ils aimaient à s'asseoir pour échanger leurs remarques, leurs éternelles redites, resterait solitaire sur le seuil de l'habitation où Jeanne, la mère Jeanne, comme on disait dans le pays, devrait couler ses derniers jours.
     Ils étaient bien lourds à porter ces jours maintenant ; ils pesaient terriblement sur la vieille échine que leur poids arrondissait encore et quand, le dimanche arrivé, Jeanne sortait de son ombre pour se rendre à l'office, c'était à grand'peine qu'elle traînait ses jambes fort lasses. Les yeux papillotaient sous la lumière trop vive, se fermaient presque, et le minois encore teinté de rose, dernier vestige de beauté, oubli involontaire du Temps, le minois, rieur toujours en dépit des ans, n'exprimait plus alors que la lassitude, la tristesse de vivre. Mille rides s'y croisaient, se rejoignaient, sous l'action corrosive des larmes. La vue était presque éteinte, et la démarche n'en était que plus chancelante.
     Depuis que le vieux était parti pour le grand voyage où le caprice et la fantaisie du retour restent sans effet, la vieille femme était infiniment malheureuse. Ce n'était pas que le père Pierre animât beaucoup la maison de son vivant, car il était de nature paisible et menait fort peu de bruit… Mais qu'avaient-ils besoin de causer puisqu'ils se comprenaient à demi-mot ? Qu'avaient-ils besoin de mouvement, d'imprévu, puisque tout leur intérêt, toute leur curiosité ne dépassaient guère les remparts de la petite ville où ils habitaient ?
     Pourtant cet intérêt allait quelquefois - souvent même - beaucoup plus loin, en de vagues pays que leur imagination naïve leur représentait dans des éblouissements de soleil sous un ciel très bleu. Ces pays-là étaient-ils habités ? Peut-être bien, ils n'en savaient rien. En tout cas un seul être au monde les y préoccupait. Cet être c'était un fils chéri, aimé, adoré d'autant plus qu'il leur était né à une époque où ils ne l'attendaient plus, lui le père Pierre déjà vieux, elle Jeanne plus que mûre. Cet enfant du miracle leur était alors arrivé, emplissant le paisible toit d'abord de ses vagissements, puis de la gaieté de ses jeux ; et heureux au-delà de toute expression, Pierre et Jeanne s'extasiaient devant le produit de leurs dernières amours. Car si, après cette naissance, ils s'étaient peu à peu éloignés l'un de l'autre, l'affection subsistait, se fortifiait encore dans une commune extase devant le fils chéri.
     Mais ce fut cette adoration sans limites qui décida la première douleur de leur vie. Paul, habitué en effet à être obéi, à n'être jamais contrecarré en quoi que ce fût, Paul, tout en ayant hérité de l'excellente nature de ses parents, voulut partir, s'engager, quand il eut atteint l'âge d'homme. La mer, le grand espace, le mouvement, les voyages, le tentaient et l'attiraient de façon irrésistible. Ce besoin d'aventures ne pouvait certes pas être mis sur le compte de l'atavisme. Sans doute souffrait-il trop vivement, dans la singulière précocité de son intelligence, de cette réclusion dans une petite ville potinière où ses seules libertés, ses seuls divertissements consistaient à se rendre, le dimanche, après vêpres, dans les prés environnants pour s'y livrer aux ébats indispensables à sa complexion robuste et sanguine.
     Et c'est ainsi qu'un beau jour, très ému lui aussi mais résolu, il avait quitté la demeure paternelle où il ne devait plus faire désormais que de rares apparitions. Jeanne et Pierre, « les vieux », comme on disait maintenant, restaient seuls dans la maison déserte d'où l'oiseau rieur et turbulent s'était envolé. Ils ne murmuraient pas. Paul était intelligent, instruit ; - car ils s'étaient imposés des sacrifices réels pour son instruction - il savait mieux qu'eux ce qu'il devait faire. C'est ce qu'ils se disaient, et, passivement résignés, ils avaient continué leur vie monotone, dépourvue d'incidents fâcheux, mais également vide de joies.
     De temps à autre, une lettre reçue de « là-bas » animait d'une joie intense leurs vieux visages mornes. Le père Pierre mis en gaieté par les bonnes nouvelles qu'elle contenait, montait une bouteille de vieux vin de la cave, tandis que Jeanne sortait de l'armoire un paquet de biscuits sentant le moisi. Après ce dessert luxueux pour eux, le père Pierre, tout à fait en belle humeur, pinçait dans ses doigts noueux le menton rèche de sa compagne, en affectant des airs d'homme encore jeune…
     Puis de temps à autre, tous les deux ans, Paul revenait et c'était alors grande liesse au logis. Quand il arriva en ce dernier mois de mai et qu'il repartit ensuite après avoir passé la belle saison avec ses parents, ce fut le coeur serré qu'il les quitta, car, il n'y avait pas à dire, le vieux avait beaucoup baissé et un douloureux pressentiment lui affirmait qu'il ne le reverrait plus… En effet, trois semaines plus tard, sans maladie apparente, sans souffrances, tranquillement, le père Pierre s'éteignit, laissant désormais seule sa vieille compagne qui, désespérée, voulait à tout force se précipiter dans la fosse béante où l'on venait de placer le modeste cercueil de bois blanc.
     Mais, à force de pleurer, Jeanne finit par ne plus dormir. Puis, ayant perdu le sommeil, elle perdit également le peu d'appétit qui lui restait. Ses forces déclinèrent rapidement et, un matin qu'elle tardait trop à entr'ouvrir sa porte pour y prendre le pain mollet qu'y déposait chaque jour la boulangère, les voisines inquiètes, ayant pénétré dans sa chambre, la trouvèrent dormant paisiblement sur sa couche, les traits reposés, souriante, ayant l'apparence de la vie encore, mais glacée déjà…
     On l'ensevelit et, comme elle était aimée au pays, on lui fit des obsèques convenables. Les commères se cotisèrent même pour déposer sur sa tombe une belle couronne, puis on l'enterra à côté de son cher Pierre sous la rustique croix de fer où l'on put lire ces mots :
     « C'est ici que reposent Pierre Moreau et Jeanne Bernard, son épouse fidèle. »
     La tombe les avait réunis, mais qu'est-ce que cette réunion de deux corps voués à la destruction et au néant, si on la compare à celle qui a lieu au-delà du rayon de vue des yeux mortels et qui est la source de tant d'émotions et de joies intenses ?
     Tandis que le curé jetait les dernières gouttes d'eau bénite sur la terre fraîchement remuée, Jeanne, au sein de l'au-delà étrange, retrouvait son époux ; mais, ô surprise, ce n'était plus le vieux Pierre des derniers jours, c'était bien le Pierre de sa jeunesse, le Pierre aux traits pleins de santé et de vigueur. Avec une sollicitude infinie, il recevait la chère créature dans ses bras, s'efforçant de dissiper le trouble, l'agitation, que faisait naître chez elle l'arrivée dans un monde complètement inconnu. Lorsqu'elle put enfin parler, il comprit à son regard quelle était son inquiétude. Elle demandait Paul, elle voulait voir Paul, son fils chéri, son enfant adoré. Alors, il la prit doucement par la taille et, d'un mouvement lent d'abord, puis plus rapide, il l'entraîna à travers ces steppes, ces pampas ignorés des vivants. Tout à coup elle vit devant elle, plus loin, mais distincte de l'endroit où ils étaient, la mer immense aux reflets changeants ; elle vit encore, sur cette mer, un navire balançant doucement sa coque puissante, elle vit le jet de fumée sortant des cheminées du steamer. Il lui apparaissait bientôt très nettement dans tous les détails de sa construction, et, enfin, grand, bien découplé sous son costume d'aspirant, elle reconnaissait Paul ; il marchait en cet instant d'un pas régulier sur le pont du bateau, l'air profondément insouciant - certainement encore ignorant du départ de son père et de sa mère ; il fredonnait même un air connu, et l'écho de sa chanson parvint aux oreilles de Jeanne. Elle joignit les mains de bonheur, car cette chanson, c'était elle qui la lui avait enseignée quand il était petit. Cependant sa vue ne suffisait pas à son amour maternel ; ce qu'elle aurait voulu, c'eut été le tenir dans ses bras, l'étreindre… Alors son mari, qui avait compris sa pensée, l'attira tout près derrière Paul. À la grande surprise de Jeanne, ils étaient maintenant tous deux sur le pont de l'embarcation, ils y marchaient, mais leurs pas étaient si furtifs qu'ils ne pouvaient être entendus. Soudain elle vit Pierre, son mari, enlacer de ses deux bras leurs fils et planter un baiser dans ses cheveux. Alors elle fit de même, et sous cette caresse fluidique qu'il attribua sans doute à la brise légère en ce jour, Paul s'arrêtait. Sans savoir pourquoi, voilà qu'il pensait aux vieux ; que faisaient-ils maintenant ? Il était si loin d'eux ! et pourtant, non ! il lui semblait qu'il en était à cette heure très près…
     Mais il n'approfondissait pas le mystère, et, devant son émoi, son père et sa mère invisibles, échangeaient un sourire ravi. Alors « le vieux », qui ne l'était plus, dit à « la vieille » qui pensait l'être encore :
     « Que te manque-t-il pour être heureuse ? »
     Et Jeanne, redevenue soudain coquette comme au temps de sa première jeunesse, répondait un peu troublée :
     « Ce qu'il me manque encore ?... être jeune comme toi ! »

*

     Le docteur Darcel terminait en hâte sa toilette du matin, car, par extraordinaire, il était en retard et, depuis dix bonnes minutes déjà, il entendait sous ses fenêtres les piaffements du cheval attelé au coupé dans lequel il passait facilement une moyenne de quatre heures par jour. Lui, si calme en temps ordinaire, il s'impatientait presque, bousculant son vieux domestique qui n'en pouvait mais, attachant avec rage sa cravate. Enfin, quand le dernier coup de brosse fut donné, il se précipita dans l'escalier et de l'escalier dans sa voiture, et ce ne fut que lorsqu'il sentit le balancement cadencé et régulier imprimé par le trot du cheval qu'il commença à respirer et que son aimable figure se rasséréna alors. Il n'était pas plus de neuf heures et demie après tout, il aurait encore le temps de faire toutes ses visites avant le déjeuner de midi ; et il énumérait tout bas les personnes chez qui il devait se rendre : d'abord il y avait les Mantin dont le fils avait la scarlatine, un cas très grave, puis Mme Roussel, l'éternelle malade de maladie indéfinie et inclassable ; enfin (et la figure du docteur Darcel s'illuminait d'une joie très grande), pour terminer la série, il restait toute la kyrielle des petits ménages, qui non seulement ne payaient pas mais qui bien plus sollicitaient un secours. C'était ceux-là qui l'intéressaient vraiment ; ils étaient sa vie, son bonheur et tout son intérêt, car la raison d'être du docteur Darcel semblait se résumer en ces trois mots : faire le bien !
     Il était né pour cela comme d'autres sont nés pour souffrir ou, ce qui est plus grave, pour jouir. Aussi était-il universellement aimé dans la ville de *** où il exerçait sa profession de médecin. Était-ce parce que sa vie était trop remplie, ou bien tout simplement parce qu'il n'était apte qu'à secourir ses semblables et non à élever une famille ? Toujours est-il qu'il ne s'était pas marié, et c'était solitairement qu'il portait le poids de ses cinquante-huit ans bien sonnés. Pourtant il n'était pas seul au monde. Il avait un frère qu'il chérissait. Ce frère était de quelques années plus jeune que lui, et sa situation offrait cette similitude avec celle du docteur, qu'elle était également un prétexte au bien. M. Frédéric Darcel (ainsi désigné pour qu'on pût le distinguer du docteur Darcel) était l'âme d'une puissante ruche ouvrière témoignant son existence par les épaisses fumées enveloppant la plaine assez vaste qui entoure la ville de ***.
     Frédéric Darcel ne négligeait rien pour améliorer la condition des ouvriers travaillant sous sa haute direction : sociétés coopératives, sociétés de secours mutuels, caisses de retraites pratiques pour les vieux ouvriers, tout était mis en oeuvre pour soulager et aider d'une façon efficace et non superficielle, ainsi que cela se voit trop souvent, les travailleurs qui apportent la force précieuse de leurs bras à la production industrielle. Le résultat était donc identique, au point de vue de l'estime et de l'affection, à celui qu'obtenait le docteur Darcel avec ses malades. En effet, si le frère aîné était aimé de ceux-ci, le frère cadet était chéri de ceux-là, et ce n'était pas le moindre intérêt dans la vie des deux Darcel que celui qui consistait à se communiquer chaque soir mutuellement leurs impressions, leurs projets d'avenir toujours appliqués dans le sens de l'amélioration et dans le but seul de faire du bien à leurs semblables.
     Comme le docteur, Frédéric était resté garçon. Toutefois, il avouait volontiers qu'il le regrettait maintenant, estimant, disait-il, que la vie n'est nullement faite pour la passer ainsi solitaire, sans avoir à ses côtés l'aimable sollicitude d'une femme et les bruyants éclats de gaîté des enfants. Mais à ces propos, Darcel aîné levait très haut les épaules. C'était, en effet, le seul point sur lequel ils ne fussent pas d'accord, le seul dans leurs dissertations où ils bifurquassent chacun d'un côté opposé. Darcel cadet avait en lui ces deux qualités réunies et unies par un trait d'union, la philanthropie d'un côté et l'amour plus particulier de la famille de l'autre ; toutefois, un peu faible de caractère, il se défendait mal vis-à-vis de son frère qui lui représentait alors victorieusement qu'il est impossible de mener à bien deux tâches à la fois ; que, nécessairement, tout ce qu'ils faisaient, l'un pour ses ouvriers, l'autre pour ses malades, ne pouvait plus être fait avec la même ampleur, s'ils avaient à remplir également les devoirs qu'implique la famille ; qu'entreprendre une seconde tâche, c'était annihiler la première. Du reste, en célibataire endurci, le docteur ajoutait que, les ménages heureux formant l'exception, il était tout au moins inutile de courir les risques matrimoniaux.
     Pourtant, en dépit de la véhémence persuasive du docteur Darcel, un jour vint où il dut reconnaître l'inutilité de ses paroles, et ce jour fut en même temps le signal du brisement de coeur le plus profond et de la peine la plus grande qu'il eût jamais éprouvés de sa vie.
     Très embarrassé pour lui annoncer cette nouvelle, mais très déterminé tout de même, Frédéric se résolut, presque l'avant-veille seulement, (tant cet aveu lui coûtait) à annoncer à son frère qu'il rompait décidément avec les liens du célibat et qu'il se mariait.
     Le docteur faillit en tomber à la renverse. Ainsi donc c'était à cela qu'avaient abouti toutes leurs discussions, toutes leurs théories contradictoires ! Mais ce coup de désillusion n'était rien si on le compare à celui qui devait suivre ; car, ayant demandé d'une voix étranglée par l'émotion à Frédéric, le nom de sa future si proche de devenir la femme de l'un et la belle-soeur de l'autre, le docteur resta stupéfié, écrasé, anéanti, lorsque son frère lui répondit brièvement comme s'il avait hâte d'en finir : « C'est Henriette Laporte. »
     Henriette Laporte ! Du coup le docteur crut qu'il allait mourir sous l'effort d'un coup de sang et, de fait, la révélation était tout au moins fort imprévue…
     Henriette Laporte était la contremaîtresse en chef de l'atelier des femmes, qui était assez important à l'usine Frédéric Darcel. C'était une bonne créature, jeune encore, gentille, possédant un minois assez éveillé, mais nullement distinguée. Ses gestes et ses paroles ne démentaient pas cet aspect. Elle avait l'accent lourd des filles flamandes, et cela, joint à un français déplorable, achevait d'en faire le type complet de l'ouvrière du Nord à l'état brut.
     Comment était-elle arrivée à se faire ainsi remarquer et choisir par Frédéric ? Cela restait un mystère. Les mauvaises langues de l'usine disaient tout bas qu'il y avait des raisons très graves pour cela, des espérances de maternité à bref délai… En réalité, on ignorait la vraie cause qui était plus simple encore que celle-ci.
     Frédéric l'avait pour maîtresse depuis longtemps déjà, et, l'ennui aidant d'un côté, les sollicitations pressantes d'Henriette de l'autre avaient fini par le décider à l'épouser. Il voyait même dans cet acte, par une sorte de déviation ou d'exagération de ses sentiments philanthropiques, une action digne à accomplir. Car, après tout - il le savait ou du moins croyait le savoir - Henriette n'avait jamais eu que lui comme amant, et cette fidélité lui semblait assez belle pour qu'elle eût le don de lui faire oublier ses autres défauts.
     Mais il avait compté sans son frère, et son bonheur, qu'il espérait parfait, fut fort incomplet dès le premier jour. Le docteur Darcel ne parut pas à la modeste bénédiction nuptiale du matin, pas davantage au dîner du soir, pas plus le lendemain ; et lorsque son frère, inquiet, accourut à son logis de la rue des Sergents pour voir ce que cela voulait dire, il trouva porte close. Le vieux valet de chambre lui répondit d'un air un peu compassé que « Monsieur était sorti ».
     Très déçu, Frédéric retourna chez lui. Là une lettre l'y attendait ; elle était du docteur. En termes polis, mais glacials, il lui exprimait simplement sa désapprobation d'une telle union qui, à son point de vue, déshonorait le nom des Darcel si dignement porté jusqu'alors. Il terminait en lui disant que, puisqu'il avait si bien su prendre seul une telle détermination, il saurait également vivre sans sa présence ; qu'il ne s'étonnât donc pas s'il ne le revoyait plus jamais, car, afin de ne pas courir le risque de rencontres également pénibles pour eux deux, il quittait le pays et comptait aller vivre très loin pour préserver, si cela était possible, le nom des Darcel des éclaboussures que son changement de vie allait certainement faire jaillir sur lui.
     Cette lettre fut un coup terrible pour Frédéric, car il aimait extrêmement son frère. Mais son affection n'était pas aveugle, et il le connaissait assez pour savoir que ces paroles écrites avaient la valeur d'un arrêt irrévocable.
     Il se soumit donc et n'essaya même pas de le revoir. Le docteur, du reste, ainsi qu'il l'avait annoncé quitta la ville deux jours après l'envoi de cette lettre, et dès lors les Darcel, ces hommes de bien, si généreux dans leurs sentiments, furent séparés par cette infranchissable barrière qui s'appelle la rancune !
     Le docteur absolument seul maintenant voyageait pour se distraire, changeant de pays continuellement, parfois enthousiaste à l'arrivée, déçu une heure plus tard, énervé à la fin de la journée. Il ne s'habituait pas à ce changement si complet dans sa vie et dans ses habitudes. Ses pauvres malades lui manquaient au moins autant que son frère, et cependant, nul désir, nulle volonté de rapprochement, de réconciliation, ne se marquaient en lui. Il ne pardonnait pas le ridicule ; l'absurdité de cette union qu'il qualifiait hautement de déshonorante. Un chagrin encore plus enseveli au fond de son être, une peine qu'il n'avouait pas, c'est qu'il savait pertinemment que son frère n'avait tenté et ne tentait à présent aucune démarche pour se rapprocher de lui, et de cet abandon il restait écrasé, vieilli, lamentable…
     Ses facultés intellectuelles et son ressort physique s'en ressentaient. Il baissait visiblement, perdant la mémoire, mais en revanche rabâchant sans cesse. Un jour, trop fatigué pour continuer sa course errante, il élut domicile sur une paisible plage de la côte normande où le bruit monotone du flot qui roule les galets acheva d'engourdir sa pensée. Elle était, du reste, peu vivace à présent, et lorsque la mort vint la trouver pour la débarrasser de son enveloppe mortelle, non seulement elle ne résista pas, mais encore elle s'abandonna, espérant trouver l'oubli avec l'anéantissement du corps.
     Illusion passagère ! Il n'en fut rien, car la morte d'apparence eut vite fait de renaître sous le souffle régénérateur des effluves astrales, et Darcel constata, à sa très grande stupéfaction, qu'il vivait toujours d'une autre vie, dans un autre milieu, mais qu'enfin, indéniablement, il vivait.
     Alors, pendant un instant, il oublia son frère, la vie terrestre et ses déboires et, suivant son attrait irrésistible, il alla vers les groupes des Esprits élevés, vécut de leur vie, et constata que le bien fait ici-bas trouve son écho et sa récompense là-haut.
     Mais au bout de très peu de temps il reconnut que son bonheur était fort incomplet. En effet ce bonheur ne pouvait exister pour lui qu'à la condition d'oublier la terre, et cette terre, non seulement il ne l'oubliait pas, mais encore, à tout instant, sans qu'il sût pourquoi, sans qu'il pût comprendre la raison mystérieuse qui l'y attirait, il s'y trouvait transporté en dépit de lui, malgré lui. Soudainement son corps fluidique se retrouvait au milieu de l'usine, près de son frère, et il voyait alors l'air accablé de celui-ci, lisait sa pensée, toujours la même :
     « Mon frère est mort sans m'avoir pardonné, hélas ! »
     En d'autres moments, avec la même soudaineté, sans connaître les obstacles des portes et des fenêtres, il surgissait dans sa maison et alors, comme un coup de poignard, cette pensée de Frédéric venait le frapper :
     « Mon frère que je croyais si bon ne m'aimait donc pas ! »
     Et à tout moment ce supplice se renouvelait. C'est en vain que dans la sphère heureuse où sa vie de bien lui donnait accès, il cherchait à oublier cette erreur du passé, cette infraction si grande à la loi du pardon, il n'y parvenait pas, et, implacables comme la vérité, ces paroles du Christ-Messie lui revenaient continuellement à l'esprit :
     « Lorsque tu viens offrir ton offrande, si tu as quelque chose contre ton frère, laisse là ton offrande et va d'abord te réconcilier avec lui. »
     C'était vrai, il ne pouvait jouir du bonheur des privilégiés, tant qu'il n'aurait pas pratiqué cette loi du pardon. Il ne comprenait que trop maintenant que le reproche mérité est tout-puissant comme effet, et que c'est lui qui a créé le remords. Malgré sa force de volonté d'Esprit déjà évolué, il n'arrivait pas à se soustraire à l'attirance inévitable de la pensée de reproche émise par son frère plusieurs fois dans une journée de la vie terrestre.
     Pouvait-il exister ainsi ce bonheur pour lui, puisqu'il n'avait même pas le loisir d'entreprendre un de ces intéressants voyages si chers aux Esprits, sans qu'immédiatement la pensée triste, infiniment douloureuse, du reproche de son frère ne franchît les espaces pour lui rappeler son défaut de mansuétude ?
     Et du reste, il se l'avouait à présent, ce qu'il avait fait sur la terre en maudissant presque ce frère, il n'avait eu aucun droit de le faire. Chaque homme n'est-il pas libre de ses actes, de sa vie, et quelle prétention dérisoire que celle qui consiste à s'ériger en justicier quand on a tant besoin soi-même d'être justifié ?
     …………………………………………………………………………………………………
     Et la vie de l'espace s'écoulait ainsi morne pour Darcel, tandis que celle de la terre se passait lourde dans la brièveté de ses heures pour Frédéric. Mais cette dernière ayant un terme, un jour vint où, dans l'astral éternel et infini, les deux frères se retrouvèrent, et sous la pression d'un même sentiment, tombèrent dans les bras l'un de l'autre en cirant ce mot qui est la clé du bonheur :
     « Pardon ! »

*


     Sous la ramure épaisse et feuillue des chênes tortueux masquant la voûte azurée du ciel, montant des profondeurs impénétrables et mystérieuses des immenses forêts vierges, des chants modulés sur un rythme monotone se faisaient entendre, des voix gutturales et étranges émettaient des sons, accentuant par instants la bizarre consonance pour la laisser ensuite expirer en un souffle léger.
     Tout un peuple en effet s'agitait sous la feuillée. C'était des hommes de grande taille. Les teintes bleues du ciel voilé par l'épaisse ramure, semblaient s'être réfugiées en leurs yeux clairs, rieurs, enjoués. Une longue et abondante chevelure blonde encadrait leur visage, accentuant encore l'air de naïve bonté répandu sur leurs traits, lequel contrastait singulièrement avec l'appareil guerrier dont ils étaient revêtus. Cet appareil semblait lui-même en désaccord avec la manifestation religieuse à laquelle ils se livraient.
     Ils célébraient, en effet, en ce jour, les vertus et les gloires de Belun, le dieu du soleil. Plus particulièrement groupés autour d'un chêne plus haut, plus tortueux que les autres, leur aîné sans nul doute de quelques siècles, ils continuaient leur mélopée traînante. Mais soudain un silence s'établissait, et un homme vêtu d'une longue robe sortait des groupes, détachant sa haute stature sur les sombres feuillages. Les bras levés au ciel en un geste extatique, les yeux fixés sur la haute cime des arbres, il évoquait les dieux, haranguait le peuple avec une véhémence, une exaltation croissante, et celui-ci, électrisé par ses paroles, entonnait avec plus de frénésie que jamais le chant aux gutturales vibrations, se riant en même temps vers quelques hommes nus enchaînés. Maintenant ivres de sang et de carnage pour la gloire de leur dieu, ils poussaient les victimes vers une sorte d'immense cage en osier, y mettaient le feu avec une sauvagerie plus intense, hurlaient leurs chants qui dominaient les cris de douleur des infortunés et le crépitement des flammes.
     Quand le déclin du jour enveloppa la forêt de ses ombres, elle redevint silencieuse, et les Gaulois, à travers les lianes, les branchages entrelacés formant de gracieux arceaux, reprirent le chemin de la hutte familiale. Lentement aussi, gravement, les druides aux longues robes blanches, sur lesquelles se détachait la faucille sacrée, s'éloignèrent des chênes vénérés.
     L'un d'eux, celui-là même qui avait harangué le peuple, n'était pas seul. À ses côtés marchait un homme de haute taille, aux traits d'une beauté régulière, mais empreints d'une immense tristesse. Il parlait bas au druide et lui disait :
     « Tu me demandes, ô druide, pourquoi ma voix est muette, quand les autres chantent ; pourquoi mon bras est inerte quand le bras des autres tue, pourquoi mon javelot et ma hache ne portent plus aucune trace de sang ?... Écoute, prêtre, ma réponse, et tu comprendras mon malheur... Alaric a encouru le courroux des dieux... Oui, moi Alaric, le chef puissant et redouté, j'ai été vaincu par le bras de Wokimit, et il m'a fallu lui payer rançon... Comprends-tu maintenant, druide, pourquoi ma voix est muette et mon arme passive ?... Parle, toi qui connais les dieux, dis-moi ce qu'il faut faire pour reconquérir leurs faveurs. Dois-je offrir ma vie à Hésus, le dieu de la guerre, en échange de mon honneur retrouvé ?... Je suis prêt à tout. »
     Le druide répliquait :
     « Je comprends tes douleurs, chef, elles sont grandes, mais Hésus est clément aux vaillants ; offre-lui donc ta vie en échange de ta victoire, et tu verras ton javelot et ta hache se couvrir de nouveau de taches glorieuses. »
     Et le soleil ne s'était pas couché trois fois sur les forêts druidiques, qu'Alaric, portant le front haut des vainqueurs et le courage stoïque du condamné, revenait à la hutte pour annoncer à sa famille sa victoire en même temps qu'il lui faisait ses adieux.
     Puis, sans un regret, sans une appréhension, il s'immolait sur l'autel d'Hésus.
     Tels étaient ces hommes, vaillants jusqu'à la témérité, mais facilement découragés. Alaric surtout incarnait en lui ce défaut, et quand, après sa mort, il se retrouva dans l'au-delà immense et différent des forêts celtiques, désormais privé de voir cet Hésus pour qui il avait donné sa vie, sa dépression s'accentua. Il trouva terne et sans saveur la vie astrale où n'existaient plus les combats meurtriers, les sacrifices sanguinaires si chers à son cœur de barbare ; il regretta alors amèrement la terre et, pour s'en consoler, il y revint en Esprit, errant à travers les forêts de la Gaule. Son corps fluidique anima plus d'une fois d'un craquement les branchages morts, fit frissonner, durant les jours des tièdes chaleurs, les feuilles des chênes. Une fois même il apparut au druide son ami, mais celui-ci, habitué à de semblables apparitions, n'en fut pas étonné.
     Cependant, avec l'errance sans trêve, l'ennui naissait et suscitait la curiosité. Ce fut le premier progrès, et, dès lors, Marie voulant connaître, voulant savoir, usa du privilège des Esprits, c'est-à-dire de sa facilité à se transporter instantanément en tel ou tel endroit. Il exerça donc cette faculté, étudia, observa, et lorsque des siècles eurent défilé sous ses yeux, lui montrant ainsi la succession et la diversité des règnes, il songea avec peine à la réincarnation.
     Le croirait-on ? Ce fut le spectacle des combats livrés sous Charles VII aux Anglais qui déterminèrent son retour. L'odeur du sang l'attirait encore. Sans réflexion, brusquement, il s'incarna dans une famille d'honnêtes et pacifiques bourgeois que ses instincts de violence consternèrent. Mais le hasard avait bien fait les choses, et ce fut grâce à la débonnaireté de cette famille, à sa bonté, qu'Alaric, devenu Louis Flavier, dut de sentir s'atténuer, presque disparaître, les restes de barbarie végétant au fond de son cœur. Un seul sentiment subsistait tenace : c'était sa propension au découragement, dès que ses prières n'étaient pas exaucées, car il était superstitieusement religieux, croyant facilement à la vertu des vœux, aux vengeances de Dieu lorsque ces vœux étaient dédaignés. Enfin, il avait l'esprit de l'époque, esprit qui se manifestait par des naïvetés mélangées cependant à des efforts vers une amélioration générale des êtres et des choses. En effet la France, délivrée par Jeanne d'Arc, commençait à respirer librement, et Charles VII, avec le concours de Jacques Cœur, établissait des institutions, réprimait les abus, fondait une armée régulière dans laquelle Louis Flavier s'enrôla, et où il servit vaillamment, mais plutôt d'une façon intermittente, le pays jouissant alors d'un calme relatif.
     Sa vie fut de moyenne durée, mais féconde en progrès, avec une paix immense. Il la quitta, non sans avoir au préalable eu recours à l'intervention du prêtre, aux vertus cachées des sacrements, en un mot à tout l'apparat qui fait du dernier acte si simple de la vie un acte vulgaire et mesquin.
     Dans la survie, il se retrouva très heureux, et, de nouveau, il regarda passer les siècles; mais la terre qui avait été si favorable à son développement l'attirait encore. Un instant, sous le règne de Louis XIV, il eut l'idée d'y revenir. L'immoralité, les licences de la cour du Roi-Soleil effrayèrent, indignèrent son moral élevé. Sous le règne du grand Empereur, il frémit de pitié à la vue des deuils répétés, des veuves laissées seules, des enfants orphelins, et fut ému par un sentiment de compassion qui décidément avait tout remplacé en lui.
     Après les déchéances terribles de Napoléon, n'ayant pu admirer le vainqueur, il plaignit le vaincu. Enfin plus tard, avec une joie profonde, il put constater chez ses frères, les incarnés, une tendance bien marquée vers la pacification, un penchant beaucoup plus prononcé pour la conquête des idées que pour celle des pays. Lui aussi, du reste, ne conservait plus trace des sentiments sanguinaires qui avaient marqué son début dans l'humanité. La joie brutale des combats, les sensations des corps à corps, la volupté du sang versé, tout cela avait disparu depuis bien longtemps, et lorsque, dans ses errances méditatives à travers les au-delà resplendissants, il remontait le fil des siècles passés, il avait peine à croire qu'il avait été jadis - hier dans l'éternité - un chef gaulois cruel et vindicatif.
     Les désastres de la dernière guerre arrivèrent, semant les catastrophes, multipliant, les deuils. Ce fut le spectacle de ces douleurs qui acheva de décider Alaric au retour sur terre. Il éprouva pour sa patrie le sentiment qu'éprouve la mère courant au-devant de son enfant blessé trop grièvement pour qu'elle puisse lui porter secours, mais voulant atténuer ses souffrances par ses caresses.
     Son choix fut vite déterminé. Il s'incarna dans une famille où la guerre désastreuse avait blessé les frères, tué le fils aîné, voulant être la consolation des parents éplorés.
     Autour de son berceau, les pleurs tarirent en effet, et dès lors Alaric, devenu Louis maintenant, très jeune semble-t-il, très vieux en réalité, poursuit une vie de travail, une vie de devoirs, la dernière sur cette terre où il est revenu en Esprit consolateur et d'où il partira en Esprit supérieur.

*


     Minuit !... C'est l'heure où, dans les paisibles villages, jeunes et vieux dorment du lourd et cependant vivifiant sommeil qui délasse les membres des uns et permet aux autres de raffermir dès l'aube leurs jambes tremblotantes pour reprendre, passivement résignés, leur tâche monotone. Car tel est le lot de ceux qui vouent au sol ingrat l'effort quotidien de leurs bras, cet effort dont l'uniformité même engourdissant la pensée leur fait accepter sans révolte l'échange d'un labeur fertilisant et embellissant la terre contre le produit même de cette terre qui les nourrit jusqu'au jour où, hospitalière, elle leur ouvrira ses flancs pour les abriter dans l'éternel sommeil...
     Minuit !... tout dort au village, mais la grande voix tantôt plaintive, tantôt hurlante du vent, passe à travers les aulnaies, agite comme en un frisson d'angoisse les cimes des peupliers, ride la surface glacée et immobile des étangs. C'est l'heure encore où s'unissent en un amoureux baiser l'ombre qui dérobe les douleurs humaines et le silence qui apaise ces douleurs...
     Ainsi en est-il du moins dans les hameaux qu'environnent les bois et les prairies, au fond des vallées que dominent, comme pour les soustraire aux atteintes du mal, les hautes montagnes. Mais dans les cités le spectacle est différent. Ce n'est plus le calme bienfaisant d'une nature endormie qui oublie et répare. Un sourd murmure a remplacé la plainte du vent. Les montagnes imposantes, les gais ruisseaux sont remplacés par des milliers et des milliers d'habitations au faîte desquelles s'échappe une fumée révélatrice de la vie fiévreuse qui tient sans cesse l'habitant en éveil vis-à-vis de ses désirs jamais satisfaits, de sa curiosité toujours en mouvement.
     Pénétrons maintenant derrière une de ces portes closes. Une atmosphère chargée de parfums capiteux emplit les appartements brillamment éclairés. Sous les feux des lustres, des couples passent en tourbillonnant ; les jeunes filles, aux bras des jeunes gens, s'alanguissent en des poses voulues et cherchées ; mille propos puérils s'échangent, mais pas une idée de valeur ne vient trancher la banalité des conversations.
     Est-ce donc là la vie ? Non, ce n'en est que la surface.
     Quittons maintenant les quartiers riches et pénétrons dans les rues pauvres où l'ouvrier abrite sa nichée et plus souvent encore, hélas ! sa détresse.
     Une odeur insupportable, mélange de fumée et de suie, a succédé aux enivrants parfums dont se couvrent les patriciennes. Une brume épaisse s'étend sur ces quartiers, et, dans le jour même, son opacité est telle, qu'elle semble mettre au défi les rayons de l'astre généreux qui, lui, sans partage, donne sa bienfaisante chaleur aux heureux comme aux déshérités, courbés sous la fatalité de leur vie, passant mornes et indifférents à son action.
     Mais si, durant le jour, le soleil n'arrive qu'avec peine à percer ces brumes épaisses, la nuit, le quartier entier semble s'éclairer sous l'action d'immenses feux aux reflets intenses, et, mettant en relief les ruelles tortueuses et les bouges infâmes, des colonnes rouges s'échappent des hautes cheminées d'usine, tandis que la réflexion des appareils Besmer donne l'impression d'un enfer tout proche.
     Et, de fait, il existe, cet enfer, car ces feux sont l'indice certain et révélateur de la présence et du travail de l'homme, de ce travail incessant qui est la manifestation absolue de ce principe autocratique qui veut que la force prime le droit. Car qui donc oserait s'arroger celui de convertir de l'homme en bête de somme, si la force ne dominait ?
     Travaille ou meurs, plèbe, ton choix est restreint...
     Et le jour, la nuit, les fumées et les feux sous l'action des bras robustes qui les entretiennent, tachent l'horizon de leur éclat, tandis que la bruyante activité des machines remplit tous les alentours de son souffle haletant qui semble être la manifestation des douleurs contenues clans le peuple travailleur.
     Minuit..., l'homme des champs repose, l'homme du monde jouit de la vie qu'il ignore, mais l'ouvrier noir de fumée, transi de sueur, raidit, ses muscles en des efforts surhumains pour remuer dans l'ardent brasier la matière inerte et stupide qui, transformée par ses soins, deviendra une source de richesse pour certains et lui assurera la soupe grossière qui trompe sa faim...
     Mais partout et en tout, dans les campagnes où le gémissement du vent s'unit aux cris de la chouette pour troubler la quiétude apparente de la nature, à travers les pins dont la senteur vivifiante assainit les vallées, dans l'herbe folle où la menthe sauvage exhale son arôme, sur l'Océan, ce maître des destinées humaines dont la capricieuse volonté semble défier celle du créateur même, en tout, partout, se in eut un peuple d'invisibles dont l'âme immortel matérielle est le produit du corps matériel, mortel en tant que corps, mais immortel par la divisibilité même de la matière, puisque, jeté au charnier, il manifeste sa vie par l'éclosion de milliers et de milliers d'animalcules. Ainsi donc et partout la vie existe, aussi bien dans le sol fangeux que dans les couches atmosphériques que peuplent les infiniment petits ; et tandis que cette vie poursuit son oeuvre, l'apparente injustice sociale poursuit la sienne, écrasant les uns, comblant les autres !
     Courage, cependant, car c'est à force de renouveler et de renouveler son être, que l'homme arrivera à composer une âme dont la matière quintessenciée lui assurera le parfait équilibre de ses facultés en faisant triompher en lui le règne de la charité sans efforts et de la justice sans partage.

*


     Dans la splendeur éternelle des indescriptibles panoramas ignorés de la triste terre, des femmes mouvaient leur corps périsprital, prenant tout à coup leur élan pour franchir d'incommensurables distances, ou bien, onduleuses et gracieuses, frôlaient les verdures des bosquets et des bois. Tout dans leur allure indiquait l'étonnement, la surprise de la découverte, l'effarement joyeux, et leurs mouvements capricieux rappelaient le vol des libellules.
     Deux d'entre elles se distinguaient par leur charme, leur grâce, leur beauté. Était-ce deux sœurs ou deux amies ? Peu importe ! Toujours est-il qu'elles ne s'éloignaient pas l'une de l'autre, et des exclamations jaillissaient de leurs lèvres pourpres, sensuelles, faites pour l'amoureux baiser, pour les ardentes sensations même inavouées, même inavouables.
     « Comme c'est beau, Lilas !
     - Sarah, ma chérie, que nous allons être heureuses. Je ne regrette pas la terre, et toi ? »
     Lilas acquiesçait d'un geste, et toutes deux poursuivaient la promenade aux mille imprévus, sans but défini. Joyeuses et curieuses, elles interrogeaient les Esprits passants. Que faisaient-ils ? Pourquoi certains avaient-ils l'air pressé des vivants ? Il était si doux de flâner à sa fantaisie, d'avoir laissé sur terre toute règle, toute contrainte !
     Il y avait, en effet, peu de temps qu'elles avaient quitté la vallée des douleurs et des folies, emportées toutes deux par la même implacable maladie. Cette douceur suprême de ne pas se sentir mourir leur avait été réservée. Peut-être, si l'effroi du mystérieux passage ne leur eût été épargné, eussent-elles regretté la vie. Elle leur avait été si douce ! et elles en avaient abusé, semant leur cœur tant et si bien que ces joies saintes de l'amour n'étaient plus pour elles qu'un passe-temps, surmenant leurs sens si complètement que, pour retrouver l'ivresse des sensations nouvelles, elles ne craignaient pas d'invoquer Lesbos après Cythère… Pourtant elles n'appartenaient pas à cette catégorie de créatures qu'une amère ironie désigne sous le nom de « filles de joie ». Non ! elles étaient simplement des femmes du monde, trop belles pour se soumettre aux déformantes et enlaidissantes rigueurs de la maternité, trop riches pour sentir l'utilité d'une vie, trop frivoles pour se demander même si cette vie avait une utilité.
     Leur joie avait été grande de se retrouver après la vie terrestre dans la vie astrale, car elles s'aimaient, d'un amour trop charnel il est vrai, mais qui, cependant, n'avait pas complètement éteint les sentiments généreux, existant au fond de tout être, même le plus misérable.
     Et elles erraient, fugitives et rieuses, à travers les vallées, les forêts, les plaines lumineuses, se rapprochant, suivant leur caprice, de la terre qu'elles avaient aimée et qu'elles ne regrettaient pas encore.
     Mais après des années, des centaines d'années peut-être (car dans l'éternité les siècles ne sont plus que des minutes), elles s'arrêtaient, et Lilas rêveuse disait :
     « Chérie, notre course vagabonde nous découvre toujours de nouveaux horizons, l'espace est admirable et pourtant... »
     Elle s'arrêta n'osant continuer, mais Sarah terminait sa phrase :
     « Tu t'ennuies, n'est-ce pas ? moi aussi, et il y a déjà longtemps que je n'osais te l'avouer. »
     Et Lilas, très bas, répliquait :
     « Peut-être est-ce parce que nous ne savons plus nous aimer comme jadis ?... »
     Plus bas encore, Sarah répondait :
     « Essayons, donne-moi tes lèvres pourpres, ma Lilas, j'y retournerai les extases des tendresses délaissées, je ferai renaître en toi les sensations qui s'exhalaient de ton corps si admirablement beau. »
     Mais en vain s'évertuaient-elles à faire revivre le mortel passé, leurs désirs fous n'amenaient plus la volupté, leurs caresses les laissaient froides et, pour la première fois, quand elles desserrèrent l'étreinte, elles rougirent, confuses, en baissant les yeux où une tristesse s'allumait.
     Pour oublier la déconvenue, elles reprirent la marche incessante, mais, de nouveau, bientôt, elles s'arrêtaient, et Sarah disait à Lilas :
     Cette vie n'est si triste que parce qu'elle est oisive ; regarde autour de nous, Lilas, vois ces Esprits qui discutent, s'instruisent. Allons nous joindre à eux, et, peut-être, trouverons-nous là le remède à nos inextinguibles désirs. »
     Lilas acceptait 1'offre, et toutes deux s'approchaient des grands Esprits. Les uns se livraient à des dissertations philosophiques, les autres émettaient des théories comparatives sur les mœurs des peuples primitifs originaires avec celles des peuples actuels.
     Elles assistèrent aux dissertations des uns, écoutèrent les théories des autres, mais l'inexorable ennui subsistait, les étreignait toujours, et elles découvraient avec terreur que leurs cerveaux nullement préparés, nullement assouplis par le travail, ne pouvaient comprendre qu'au prix des plus grandes difficultés, et que ces difficultés ne pouvaient être surmontées que par une irréductible volonté. Et, sentant en elles l'incapacité de l'effort, elles s'éloignaient encore.
     Longtemps, très longtemps cette fois, elles errèrent mornes, silencieuses, amèrement tristes. En vain les paysages sidéraux déroulaient-ils leurs sites imprévus et variés, elles ne les voyaient même plus. En vain les Esprits bienfaisants les exhortaient à cesser la vie inutile commencée dès la terre pour embrasser la vie de charité et de travail ; obstinément, silencieusement, elles refusaient. Elles étaient nées frivoles, elles resteraient telles, n'ayant connu que les joies factices de la terre, ne voulant, ni ne pouvant en connaître d'autres.
     Mais un jour, Lilas, qui maintenant s'éloignait plus volontiers de son amie, revint auprès d'elle. Une singulière émotion étincelait dans ses yeux bleus, splendides ; une fermeté nouvelle vibrait dans tout son être. Elle venait, disait-elle, de voir une chose admirable, si belle qu'elle voulait immédiatement se modeler sur elle, et elle racontait à Sarah qu'une jeune femme belle comme elles, ayant passé par les mêmes hontes et voulant à tout prix réparer l'inutile passé, avait décidé de retourner à la terre des angoisses pour refaire une vie, acceptant d'avance les épreuves inhérentes à cette vie, même les plus ardues, même les plus cruelles. Et, ce qui avait plus particulièrement frappé Lilas, c'est que, parmi les parents, les amis assemblés pour l'adieu du départ, cette jeune femme implorait, tout en remerciant d'avance, l'aide et la protection d'un Esprit qui devait la suivre dans cette phase d'une nouvelle existence, pour la soutenir et la fortifier dans ses admirables résolutions d'expiation et de rénovation.
     Et Lilas attendrie, mais déterminée, voulait suivre l'exemple de cette femme. Certes, il lui était pénible de quitter Sarah, cependant il le fallait.
     Mais à son grand étonnement, celle-ci l'arrêtait sur ces derniers mots et lui disait :
     « Pars, Lilas, ne crains rien, car, lorsque tes sens s'affaibliront, lorsque ton cœur hésitera entre le bien et le mal, tu sentiras en toi un souvenir imprécis, mais réel, des tristesses de l'erracité dans l'admirable au-delà, punition juste pour celles qui, comme nous, ont dissipé leur vie, récompense sublime pour celles dont la tâche a été remplie. La mienne sera désormais de te suivre toujours, de veiller sur toi sans relâche. Adieu. Pars, Lilas... »
     …………………………………………………………………………………………………

     Et plus tard, beaucoup plus tard, quand, paisible au milieu des tracas et des soucis, une femme aux yeux rêveurs passait, une ombre la suivait...
     Cette ombre, c'était l'Inspiration.

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*     *


     Lorsque l'âme quitte l'enveloppe corporelle où s'écoule sa vie terrestre et qu'elle franchit les sphères inaccessibles pour elle jusqu'alors, un spectacle plein de grandeur s'offre à sa vue et lui fait rapidement oublier les misères et les douleurs de la vie mortelle qu'elle vient de quitter.
     Pendant un instant elle peut croire que le royaume de Dieu lui est apparu, tant est éblouissante la clarté qui l'environne, tant est radieux le tableau qui se déroule à ses yeux. Toutefois, ce n'est pas le charme des sites agrestes qui transporte son imagination sur les ailes du rêve, ni l'imposant effet des monuments grandioses, chefs-d'œuvre de l'homme ; car dans ces sphères où la variété des nuances donne seule l'illusion des forêts et des mers, le tableau champêtre n'existe pas, et les oeuvres d'art sont oeuvres du passé terrestre. Cependant, le bonheur, ce mot chimérique du vocabulaire d'ici-bas, habite ces lieux. Dès que l'âme y parvient, elle sent immédiatement en elle une joie intense qui la pénètre. Un allégement extraordinaire se produit en son être, et, délivrée jusqu'au souvenir des plus infimes misères, elle respire sans contrainte et sans appréhension de voir terminer un rêve qu'elle sait être une réalité.
     D'où lui vient cette allégresse sans cause véritablement apparente ? Pourquoi cette sensation de délivrance finale des maux d'hier ? Pourquoi aussi ce bonheur, si ardemment désiré, existe-t-il ici et non pas là-bas, sur la grise terre qui projette dans l'infini sa lueur bien terne comme si elle comprenait qu'elle n'est pas assez bonne pour être belle ?
     O humains ! cette chimère, ce mythe que vous poursuivez et qui a nom : bonheur, réside dans ces sphères, parce que les êtres qui les peuplent sont simplement bons, parce que l'amour seul y règne en maître. Adieu basse envie, ignorance méchante, duperies sans nombre, votre règne s'arrête ici. L'accès de ces sphères vous est interdit, et, quoi que vous fassiez, vous ne les franchirez pas. Seule la paix immuable les habite et les régit. C'est sa manifestation qui procure le bonheur de ses habitants ; et le mal étant à jamais banni de ces lieux, le bien le remplace en procurant la joie.
     Lorsque, après une chaude journée d'été, l'homme terrestre, ami de la nature, vient chercher sur le plateau qui domine la vallée, un peu de cette fraîcheur qui succède au soleil trop ardent, il s'arrête pris de mélancolie, en contemplant à ses pieds les toits rouges des maisons des villages qui dorment à ses pieds enfouis dans un océan de feuillages. Nul bruit discordant, nul écho des villes, ne viennent troubler la quiétude apparente qui les entoure, et le grillon seul fait entendre dans l'herbe sa chanson monotone. Alors le blasé des villes, le désillusionné de la vie, se sent assailli par un désir subit. Devant ce calme du soir, devant ces humbles maisonnettes silencieuses et paisibles, semble-t-il, il se prend à envier l'habitant du chaume qui ignore les luttes âpres, les besoins immodérés, les souffrances, et qui, vivant dans cette ignorance, ne peut être que bon, sincèrement bon.
     Vaine illusion, hélas ! utopie d'un instant ! Pas plus sous le toit rustique que sous les lambris dorés, la bonté n'habite. Gens des villages et gens des villes l'ignorent à un égal degré, et les maisonnettes paisibles, qui se cachent dans le feuillage bienveillant, abritent le plus souvent des cœurs féroces et durs. L'antagonisme existe de porte à porte, quelquefois même, trop souvent hélas ! de lit à lit. L'aigreur, cette fille aînée de la haine, pénètre dans chacune de ces maisons semant la discorde et la guerre. Il n'est pas un endroit de la triste terre où elle n'ait ses entrées, où elle n'impose son abominable tribut aux hommes qui n'osent et ne savent se révolter.
     Ainsi en est-il pour la terre. Mais bien différentes sont les sphères heureuses de l'Univers, et si leur contemplation lointaine donne l'impression d'un bonheur immense, la sensation de ce bonheur est encore bien inférieure à ce que l'on a pu entrevoir et espérer.
     Dans ces sphères les Esprits supérieurs seuls habitent, et c'est leur supériorité même qui crée l'atmosphère heureuse que l'on y respire. Ils ont acquis ce bonheur par leurs vies antérieures de courage et de souffrances, et aujourd'hui ils sont comme d'autres créateurs, en répandant la joie autour deux.
     La joie est égoïste, dit un dicton assez répandu... Sur terre peut-être, mais non chez ces êtres de bonté, qui, au milieu de leur bien acquis, n'oublient jamais qu'il existe ici-bas, oh ! combien loin d'eux maintenant ! des créatures de souffrance et de douleur et de faiblesse morale. Eux seuls peuvent être capables de leur procurer ce réconfort et ce soutien dont elles ont tant besoin pour marcher sans défaillance dans la voie ascendante de l'existence terrestre d'abord, universelle ensuite ; et cette tâche d'aide et d'appui, ils la remplissent autant qu'il est dans l'intérêt de ces malheureux de la remplir. Car il ne faut pas oublier que la souffrance a un but ; elle n'est pas, ainsi que le croient certaines âmes aigries, la manifestation d'une tyrannie toujours injuste s'acharnant après eux. Elle n'est pas insensée ; elle agit en pleine connaissance de cause, et, quelle que soit l'âpreté du fruit qu'elle présente, elle n'en mûrit pas moins l'âme qui s'efforce de l'accepter.
     Mais si l'aide de l'Esprit supérieur est acquis aux incarnés, il est une prétention à laquelle ils doivent renoncer, c'est celle qui veut que cet Esprit supérieur se manifeste à eux en leur donnant ainsi les preuves de sa réalité, et, ajoutons-le aussi, souvent - par une étrange aberration - de son pouvoir.
     La prétention est grande, pour ne pas dire exorbitante. Du jour où l'Esprit avancé franchit les zones qui séparent sa personnalité de l'Esprit moyen, il n'offre plus aucune espèce de point de contact avec la planète terrestre, si ce n'est toutefois celui de sa charité et de sa sollicitude pour ceux qu'il y laisse. Il lui devient aussi malaisé de communiquer avec les terrestres par les procédés ordinaires de typtologie ou d'écriture, qu'il est malaisé à l'homme de communiquer par la seule ressource de sa propre voix d'un point à l'autre du globe. Une composition tout autre du corps astral, en rapport avec les couches qu'il habite, rend impossible son point de contact avec la planète ; et si sa vue perçante lui permet de discerner ce qui s'y passe, elle ne lui permet qu'à de rares exceptions de s'y transporter.
     Qu'y ferait-il, du reste ? Pour lui, cette misérable planète n'a désormais pas plus d'importance que n'en a une hutte abandonnée au milieu des champs ; de même que cette durée du temps d'une existence qui vous paraît si longue, n'a pas plus de valeur à ses yeux que le quart d'heure que vous consacrez à une visite insignifiante.
     Cet Esprit supérieur sait aussi que croyants ou incroyants sont destinés au même but, au même bonheur, et il juge qu'il est plus avantageux pour eux de les aider que de leur montrer d'où vient cette aide.
     Aider l'humanité !... Voila ce qui lui est le plus nécessaire, car elle n'a pas seulement à lutter contre ses vices propres, mais elle a encore à combattre la tentation ambiante qui la suit partout comme une ombre, qui glisse sans cesse à son oreille le désir inavouable, qui lui présente sous les formes les plus séductrices la jouissance outrée et vicieuse, qui la raille en la tyrannisant ; tentation qui n'émane pas seulement du sol terrestre, et qui est surtout et bien plus le propre des Esprits inférieurs qui entourent l'homme, et qui, n'ayant pu trouver la joie dans le bien, cherchent le bonheur dans le mal.
     Ce sont ces hordes noires qui guettent les cerveaux faibles et maladifs pour y enfoncer l'idée fixe qui les hante jusqu'à la folie. Ce sont elles encore qui font palpiter les sens des hommes sous l'émoi des désirs malsains qu'ils n'arrivent pas à réprimer, et qui soufflent l'hypocondrie aux âmes molles, coupables seulement de n'avoir pas réagi contre cette mollesse. Enfin, ce sont ces esprits du mal qui insufflent la haine aux malheureux, le crime aux misérables.
     Et pourtant, humains ! il n'est point de Code pénal qui puisse vous préserver. Vos lois prévoyantes punissent les délits de toutes sortes, mais l'influence occulte et néfaste échappe à vos pénalités, et cette influence n'est-ce pas vous-même qui l'avez engendrée en entretenant le mal qui devient plus tard « la tentation » ?
     Faut-il donc vous désespérer et crier à l'injustice de votre condition ?
     Non ! Quelles que soient les puissances occultes qui vous environnent, les faiblesses qui sont en vous, ni les premières, ni les secondes n'ont le pouvoir de vous condamner éternellement à la souffrance et au vice. Votre courage, votre volonté, votre énergie peuvent, si vous savez les utiliser, vous permettre de passer paisiblement, avec un front serein, au milieu des assauts et des tempêtes qui composent la vie. Du fond des sphères élevées, vos amis vous tendent la main, et leur force est supérieure à celle des basses entités qui vous entourent. Car quoiqu'on en dise ici-bas, le bien est plus fort que le mal. Le bien peut triompher du mal, tandis que le mal ne peut que combattre sans que jamais la victoire définitive lui soit assurée.

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  • Contes et interviews, par Charles d'Orino, Paris, Bibliothèque Chacornac, Librairie Générale des Sciences occultes, 1906, 500 p.

     C'était en une de ces brèves journées qui n'appartiennent qu'à la terre et que l'Esprit de l'espace n'admet et ne comprend qu'avec infiniment de peine, tant ce partage des heures, cette limite du temps, lui semblent si mesquins à côté de l'éternité qui l'environne et dans laquelle il vit.
     Nous passions comme des ombres sans que rien de notre trace ou de notre souffle subsistât derrière nos pas, et, avec cette rapidité qui nous est propre, nous glissions le long des vallées au pied des coteaux, admirant encore, malgré tout, cette terre si belle lorsqu'on considère seulement ses sites et sa végétation, si laide lorsqu'on examine l'humanité et ses vices.
     Une fantaisie, un désir subit de revoir les êtres et les choses terrestres nous avaient soudain incités à cette errance. Intéressés par le contraste même du spectacle des choses déjà anciennes dans le passé avec celui des choses nouvelles de notre condition présente, nous continuions sans efforts et sans lassitude cette course vagabonde à travers les contrées diverses de ces pays d'Europe, sans souci des frontières haineuses qui prétendent limiter l'homme dans son essor vers la philanthropie et la solidarité.
     Cependant comme le pays où l'on a souffert, lutté, aimé, laisse toujours dans la mémoire un souvenir particulièrement attendri, nous revînmes vers la chère France pour la contempler une dernière fois, avant de reprendre notre course ascendante vers les sphères qui sont devenues notre lieu d'habitation.
     Mais quand nous abordâmes notre vieille terre natale, nous la trouvâmes enveloppée des ombres de la nuit. Ce que voyant, nous songions déjà à nous retirer, lorsque l'un de nous s'écria :
     - Si nous allions voir un peu ce qui se passe dans une de ces maisons où des lumières brillent, avant de reprendre le chemin de notre séjour ?
     Aussitôt dit, aussitôt accepté, et, sans savoir trop pour quelle raison, nous fîmes irruption dans une de ces pièces que sur la terre on nomme « salon ». Une dizaine de personnes s'y trouvaient réunies : hommes, femmes, jeunes filles. Elles formaient à elles toutes un cercle au milieu duquel se trouvait placé un guéridon sur qui toutes les mains s'étalaient avec ostentation.
     - Tiens, tiens, me dit un des amis qui m'accompagnaient, c'est une évocation. Oh ! alors, nous arrivons à propos.
     Et, sans plus de cérémonie, il s'empara de la table, manifestant bruyamment sa présence par les bonds désordonnés qu'il lui infligeait, et qui eurent immédiatement pour conséquence de provoquer des petits cris d'effroi chez les dames et des ricanements jaunes chez les messieurs.
     Toutefois l'émotion s'étant calmée, dames et messieurs entamèrent avec une certaine volubilité le questionnaire saugrenu dont voici en substance la teneur :
     - Esprit, qui es-tu ?
     (En vain mon malheureux ami se démena-t-il pour donner un nom, on ne lui en laissa pas le temps).
     - Dis-moi tout de suite comment s'appelait le frère de mon père...
     - De quelle maladie est morte Mme X ?
     - Me marierai-je ? clamaient les jeunes filles ?
     - Réponds à ma pensée, Esprit ! commandait impérieusement une dame aux formes opulentes.
     Ce petit jeu non d'esprit, mais de bêtise, continua plus d'une heure. À la troisième question mon ami avait lâché la partie. Un pauvre diable d'Esprit inférieur, désireux sans doute de demander et d'obtenir une de ces prières que les esprits inférieurs croient, dans leur ignorance, pleines d'efficacité, avait pris la place, s'évertuant à répondre par des coups formidables des oui des non sans raison ; car, à moins d'être Dieu lui-même, le moyen de répondre à de telles questions qui demanderaient un don de divination surnaturelle ?
     Découragés de leur peu de succès, essoufflés à force d'avoir ri (il n'y avait vraiment pas de quoi !) les expérimentateurs (?) suspendirent la séance. Le guéridon reprit sa place le long du mur ; les dames s'allongèrent paresseusement avec des mines de femmes blasées, dans des fauteuils moelleux, tandis que les hommes allumaient leurs cigares avec cet air de satisfaction, de suffisance, qu'ils aiment à prendre lorsqu'ils ont daigné condescendre à se livrer à un de ces enfantillages bons pour le sexe faible.
     Était-ce l'influence du malheureux Esprit mis en cause dans cette séance ? Toujours est-il qu'une gêne pesait sur l'assistance, et que l'entretien languissait.
     Soudain une des dames avoua que ces questions spirites l'impressionnaient malgré tout, qu'il ne fallait peut-être pas trop en rire, car, chez elle, - oui, parfaitement, chez elle - il s'était passé jadis des choses bizarres. Des sonnettes avaient été agitées sans qu'aucune main les eût touchées. Une autre fois quelqu'un lui était apparu au moment précis où il mourait. Enfin, véritablement, il y avait là une preuve de l'existence réelle des Esprits, de leur puissance même, et, devenue soudain superstitieuse, la dame ajoutait tout bas qu'il valait mieux ne plus en parler.
     Mais l'esprit de contradiction est la caractéristique du tempérament humain, et il suffit généralement de recommander le silence sur une chose, pour qu'aussitôt tout le monde en parle. Aussi la discussion sur l'existence des Esprits et leur pouvoir s'alluma-t-elle instantanément, devenant générale, et la conclusion tirée par un des assistants les plus intelligents de tout le verbiage auquel elle donna lieu fut celle-ci :
     - Je ne sais, dit ce monsieur, jusqu'à quel point il est heureux et utile de croire aux Esprits. S'ils existent réellement, je ne vois pas bien quels sont les bonheurs qu'ils peuvent posséder, du moment où ils ne goûtent plus les plaisirs que tous et toutes nous apprécions tant, la bonne table, les soirées gaies, les cartes, et, dans un ordre d'idées plus élevé, les objets d'art et de luxe, les jouissances littéraires et scientifiques. J'admets qu'après la mort, et pendant un certain temps, il y ait une joie réelle pour celui qui quitte la vie, à être débarrassé d'un corps encombrant et qui s'entend si bien à vous faire souffrir ; j'admets même qu'il y ait une sorte de griserie à s'élever dans les airs, à franchir comme une flèche les espaces… Mais quoi ? cela durerait l'éternité ! et on ne se lasserait pas des couches de nuages enveloppant les mondes, de l'aspect du ciel à perpétuité, sans qu'aucun paysage montagneux ou simplement verdoyant vienne en trancher la monotonie !
     Plus de livres, plus de ces travaux intéressants qui stimulent l'adresse et l'intelligence de l'homme ! Autant, dans ce cas, aller au ciel catholique, où, du moins, on sera bien assis, et où l'on assistera éternellement à une sorte de grand'messe imposante et belle où, à défaut de mieux, on entendra de bonne musique ! N'est-ce pas votre avis ?
     Un mouvement général d'approbation accueillit cette péroraison et, l'assemblée déclara unanimement que, cette logique étant irréfutable, il valait mieux… ne pas croire aux Esprits.
     En réalité l'opinion de cet incarné est une opinion généralement accréditée. Ce qui cause le perpétuel malentendu entre les peuples de la terre et ceux de l'espace, c'est que les premiers nous croient par trop différents d'eux.
     Il est bien évident que si la vie de l'espace ne consistait pas en un autre bonheur et en un autre intérêt, que ceux d'une perpétuelle course dans l'éternité, la condition des Esprits apparaîtrait comme fort peu enviable. J'ajouterais que, dans ce cas, les épreuves, les amertumes d'une vie, la vie même, ne seraient qu'une inqualifiable mystification de la Justice divine qui nous créerait ainsi pour souffrir d'abord, brièvement, mais durement, et qui ferait aboutir ces épreuves à une vie éternelle sans souffrance, il est vrai mais d'un éternel ennui pire peut-être que cette souffrance...
     Les conditions d'existence extra-terrestres comportent, au contraire, une activité au moins supérieure à celle déployée sur terre. Chaque Esprit a sa mission, et tous la remplissent sans ennui, malgré 1'absence, déplorée par le monsieur dont j'ai cité les paroles il y a un instant, des livres et des objets d'art.
     Ces missions sont multiples, et je n'aurai pas la prétention de les énumérer tontes ici, d'autant plus que, pour les concevoir, il suffit de se rappeler les carrières et les états qui s'exercent sur terre et qui trouvent tous leurs similaires dans l'au-delà.
     Cet homme de lettres, par exemple, dont toute la vie s'est écoulée à étudier les mœurs des différentes castes qui s'agitent sur la planète, poursuivra ses études avec plus de profit que jamais, puisqu'il pourra se glisser dans tous les mondes sans avoir besoin de décliner ses qualités ou son mandat pour être accueilli d'eux. Il est vrai qu'il n'a plus ni papier ni plume, ni éditeur, pour rendre tangible et populariser sa pensée. Mais son cerveau qui a acquis sur terre une réelle puissance de pensée par l'effort du travail, en possèdera désormais la plénitude, étant débarrassé du corps et de la boîte osseuse qui la renferme. Il lui deviendra ainsi parfaitement inutile de consigner cette pensée sur le papier. Lorsqu'il voudra la répandre parmi les peuples de l'espace, il le fera par le moyen de la parole, des conférences, et même, dans certains cas, par le secours de la lecture de pensée, laquelle permet à certains Esprits de communiquer entre eux par le simple échange de cette pensée silencieuse. De plus l'Esprit peut (et ceci il le fait souvent) porter l'inspiration à un être de la terre. Il lui est loisible de faire profiter de son propre acquit les incarnés, quels qu'ils soient, le littérateur aussi bien que l'ingénieur, l'érudit comme le gentilhomme campagnard.
     Il semble aux vivants que, du moment où l'on ne peut plus dormir, se nourrir et se vêtir, l'intérêt d'une vie disparaît. Ces habitations dont l'existence, en réalité, ne s'exp1ique que parce qu'elles préservent des intempéries des saisons, paraissent cependant indispensables à leur bonheur ; ces fleurs qui les entourent, ces feuillages qui les abritent, font aussi partie de ce tout qui compose leur joie de vivre. Mais qu'ils se rassurent ; dans l'espace ils oublieront vite ces commodités terrestres qui n'ont leur raison d'être, en somme, que parce que le corps leur en a fait une obligation.
     La faim n'y existant jamais non plus que le sommeil, nous apprenons très vite, à ne pas regretter ce qui apaisait, cette faim. Ce serait de même un enfantillage de regretter les maisons, l'air et l'espace leur étant infiniment supérieurs, et pour ce qui concerne les fleurs, les paysages, si bizarre et si osé que cela puisse paraître, nous pouvons affirmer que ce que nous possédons surpasse de beaucoup en beauté les points de vue qui vous ravissent.
     Dans cet au-delà d'où vous êtes séparés par des millions et des millions de lieues inaccessibles aux télescopes les plus puissants, la densité des couches, les lois de déplacement des courants, produisent des effets de création instantanés, éphémères, mais renouvelés sans cesse, qui nous donnent encore la joie de recueillir des fleurs et d'admirer des sites splendides ; et lorsque ce pittoresque instable d'une région où l'âme est appelée à évoluer nous inspire du désir d'aller le comparer à celui du pays de l'incarnation, rien ne vient entraver notre élan de retour vers ce monde où l'on craint tant la mort parce qu'on connaît si peu la vie.

*

     Ce titre me remet en mémoire une historiette dépourvue d'imprévu et de piquant, mais propre, il me semble, à en faire comprendre au lecteur la signification.
     Il y avait une fois sur les bords riants de la Garonne une famille nombreuse qui coulait là des jours sans histoire.
     De père en fils les individus qui la composaient étaient agriculteurs, un peu plus que des paysans par conséquent, un peu moins que des messieurs de la ville cela va sans dire.
     Le chef de la maison ayant bon pied, bon œil et le reste, voyait sans ennui et sans inquiétude s'accroître sa lignée, et ses enfants accoutumés à une sage discipline marchaient sans révolte sous la baguette sévère mais juste du père et de la mère.
     Tous offraient les mêmes particularités physiques et morales, à l'exception pourtant d'une seule, une délicieuse jeune fille de dix-huit ans, brune de ce noir d'ébène propre aux habitants du Midi, fraîche et rose comme on sait l'être dans les Flandres.
     Il n'y avait pas que le physique qui différât d'avec les frères. Son caractère n'offrait rien de commun avec les aînés et les plus jeunes. Perpétuellement rêveuse, distraite, préoccupée même parfois, le rire sonore et la chanson bruyante ne s'échappaient que rarement de ses lèvres roses, faites, semblait-il, pour la tendresse, et elle était elle-même l'incarnation de cette tendresse, émue jusqu'aux larmes à 1a vue des moindres souffrances, compatissante presque jusqu'à l'excès.
     Toutes qualités que dans sa famille on n'appréciait guère. Elle était trop demoiselle, disait-on, trop sentimentale ; elle produisait à tous l'effet d'un être à part qui s'était fourvoyé en naissant dans un tel milieu ; et, un peu goguenards, ses frères aînés lui décernaient souvent le surnom de « Princesse Peau d'âne ».
     Et pourtant l'état d'âme de cette enfant, était peu complexe. Ses pensées ne variaient guère, elles tournaient toujours dans le même cercle, s'ingéniant à trouver la solution d'un problème difficile à résoudre...
     Pourquoi souffrir, se répétait Lise, comment faire pour empêcher de souffrir ?...
     L'esprit de générosité n'était point banni du toit familial, mais une extrême prudence sous le rapport des dépenses s'imposait, et cela en en raison du nombre respectable d'êtres que ce toit abritait. La générosité paternelle ne pouvait donc s'exercer que dans les plus faibles proportions, et le pécule donné à chacun des enfants au moment de son mariage devait être nécessairement fort minime.
     C'est encore ce que se répétait Lise, et, jour et nuit, cette pensée le hantait : « Je voudrais épouser quelqu'un ayant une situation aisée et un grand cœur, afin de faire le bien autour de moi ! »
     Désir presque irréalisable, semblait-il, car les jeunes hommes riches n'aiment guère les filles pauvres…
     Cependant ce désir devint un fait accompli le jour où Lise rencontra sur le chemin du moulin Michalou, brave et digne garçon, fils unique d'un fermier riche, revenu au pays depuis peu.
     Le moulin qui laissait tomber lentement ses bras grêles dans l'eau limpide fut seul témoin du regard qu'ils échangèrent, et il garda si bien le secret de la rencontre que lorsque, quelques semaines plus tard, Michalou vint demander au père de Lise la main de sa fille, la surprise fut grande dans tout le pays où l'on savait les parents du prétendu très déterminés à ne donner leur assentiment au mariage de leur fils qu'à la seule et unique condition qu'il épouserait une riche héritière ayant une fortune égale à la sienne.
     L'étonnement s'accentua encore, déliant et stimulant les langues plus ou moins bienveillantes, lorsqu'on put constater le mutuel consentement et la parfaite entente des familles Michalou avec la famille de Lise. Quelques mois plus tard, couronnée de roses, vêtue de blanc, la jeune fille fit son entrée dans la vie, nouvelle pour elle, des femmes mariées. Elle laissa sous le toit paternel son regard d'anxiété et son sourire d'énigme pour s'épanouir, rieuse et radieuse, comme la corolle du lis qui ouvre son calice sous le rayonnement d'un désir transformé en réalité. Ne formant plus qu'un cœur et qu'une âme avec l'époux de son choix, elle n'eut plus qu'un souci : donner un peu à tous quelques miettes de son bien-être, sans chercher davantage il comprendre pourquoi un souhait, déraisonnable et irréalisable en apparence, s'était accompli en dépit de tout et malgré tout.
     L'histoire que je viens de narrer n'a, ainsi qu'on vient de le voir, aucune prétention romantique. J'ai voulu simplement attirer l'attention du lecteur sur la puissance de la forme-pensée, pour lui faire comprendre et la valeur de cette puissance et sa fréquence comme résultat.
     Voici, en effet, ce qui se passe toutes les fois qu'il s'agit d'une pensée fréquente ou répétée :
     L'être humain vit non seulement dans une ambiance fluidique proche, mais encore dans une irradiation produite par lui-même. C'est ce qu'on appelle « aura » ; or, toute pensée projetée fréquemment se condense dans cet « aura », et sa force de projection s'augmente de la force cumulative ayant pour effet réflexe d'agir avec une intensité toujours croissante sur le cerveau enregistreur des vibrations. C'est ce phénomène qui crée ce qu'on appelle sur terre « l'habitude ». C'est encore le même principe qui fait que l'influence d'un être sur un autre être s'exerce et se ressent, la forme-pensée étant issue cette fois non d'un désir ou d'un besoin personnel, mais d'un désir projeté sur une autre individualité, affectant ou visant ainsi « l'aura ») de cette individualité. Enfin la puissance de ce phénomène est telle que, lorsqu'il s'agit d'un événement à venir (tel le cas de Lise), la forme-pensée, projetée avec vigueur par l'imagination, prend une forme réelle dans la matière ou double éthérique, orientant ainsi les événements vers la personne qui les suscite par son désir ardent et renouvelé.
     Il n'est donc pas tout à fait exagéré de dire que la volonté répétée et très forte fait changer parfois ou modifier la forme des événements. Bien entendu, on ne doit accepter cette proposition qu'avec certaines réserves, car ce serait alors la négation du but de la vie terrestre qui est avant tout une vie de purification par les épreuves choisies au moment de la réincarnation ; mais on ne peut, non plus, traiter comme négligeable une thèse qui repose sur cette loi immuable :
     « Tout est matière ; on peut considérer cette matière comme divisée en deux parties : la matière subtile et éthérée, et la matière opaque ou brute. »
     Admettre cette loi c'est admettre la réalité de la forme-pensée, qu'il est nécessaire de s'habituer à considérer comme l'auxiliaire du libre arbitre, puisqu'elle n'existe que d'après la volonté propre.

*

     Afin de ne pas mettre inopportunément en mouvement la bile de messieurs les très grands astronomes de la très petite terre - ce qui pourrait avoir des conséquences néfastes pour leur pancréas - je me hâte de déclarer tout bellement que l'histoire qui va suivre se passe dans une planète totalement inconnue d'eux, puisqu'elle a su se dérober jusqu'à présent à toutes les investigations des longues vues les plus parfaites, et, qu'elle porte un nom dont ils ne peuvent revendiquer le parrainage, nom qui ne prend sa source dans aucune racine grecque ou latine, ainsi qu'on va pouvoir en juger lorsque je dirai que cette planète s'appelle : Xzorah.
     Un peu bizarre le nom, n'est-ce pas, patients auditeurs qui m'écoutez, mais sachez pour votre gouverne que, si le nom est étrange, le lieu l'est encore bien davantage. Il n'offre aucune ressemblance avec votre terre, et ne peut revendiquer aucune parenté, même la plus lointaine, avec la patrie où vous naissez sous l'aspect très peu appétissant de petits paquets de chair rouge, où vous vivez sous la forme d'êtres travestis grâce à la combinaison d'insipides vêtements, et où vous mourez sous l'aspect de... mais chut ! vous criez grâce, et j'ai pitié !..
     Dans Xzorah les choses ne se passent pas ainsi. Là, plus d'état transitoire entre l'enfance et l'âge mûr, plus de vieillesse avant le tombeau. Les Xzorahniens ne naissent pas - ils surgissent - ils ne meurent pas davantage. Lorsque des siècles ont passé sur leurs têtes sans les avoir jamais blanchies, lorsqu'ils jugent l'instant propice et le moment opportun, ils se serrent fraternellement les mains, embrassent une dernière fois les parents et les amis, et s'en vont d'un pas tranquille vers la partie ouest de leur monde, d'où ils s'échappent sur l'infini où d'autres mondes les sollicitent et d'autres occupations les attendent.
     Dans Xzorah plus de maisons anti-artistiques ; plus de constructions monstrueuses ou mastoques (ce fléau des terriens), mais des arbres de toutes les tailles, des feuillages de toutes les nuances. L'or vif allie sa splendeur au blanc éblouissant ; l'azur délicat se marie au rose tendre, le vert pâle au gris cendre, et, pour tamiser l'éclat parfois trop vif du soleil de Xzorah trois fois plus ardent que le nôtre, une sorte de vapeur nébuleuse s'abat par place, comme des fils de la Vierge, en lui donnant un aspect d'idéale douceur que ses mœurs ne démentant point.
     Toutes les couleurs semblent ainsi s'être donné rendez-vous dans ce monde. Les rivières elles-mêmes ne sont pas uniformément grises ou uniformément bleues comme ici-bas, mais une nuance est radicalement proscrite, et cette nuance c'est le rouge qui, pour les Xzorahniens, représente le sang qu'ils ont vu tant de fois verser en leurs évolutions diverses dans les mondes inférieurs et en particulier chez vous, mortels ! Le rouge, fomenteur des révolutions, des haines, des guerres sociales, le rouge qui envahit le front de l'incarné comme une tache infamante, lorsqu'il sait pertinemment qu'il a agi contre sa conscience ou son honneur, le rouge qui risque de l'asphyxier sous la pression tumultueuse de sa colère, le rouge qui le rend fratricide, parricide !
     Et les Xzorahniens croient que, comme le forçat qui a la tête rasée et dont le corps est couvert d'une livrée odieuse, l'incarné terrestre a sa marque d'expiation dans la couleur même de ce sang, qui pourtant constitue sa vie... Peut-être n'ont-ils pas tort après tout.
     Un jour, dans la paisible Xzorah, une effervescence se produisit qui gagna bientôt les quatre coins de ce monde si tranquille jusqu'alors.
     Un nouvel habitant venait de surgir, et cet être quasi-fantastique, ce phénomène inexplicable, portait en lui la caractéristique des habitants des bas-mondes. Son visage, ses mains, au lieu d'être d'une blancheur éblouissante, comme les mains et les visages de ses nouveaux concitoyens, étaient, ô horreur ! légèrement rosés, et les lèvres rouges tranchaient nettement sur ce visage, que nous autres n'aurions pas hésité à qualifier de livide. La figure toutefois était belle et l'expression élevée (je puis l'affirmer ici, les Xzorahniens ne pouvant pas m'entendre).
     L'émotion causée par l'arrivée de cet être extraordinaire fut telle que ma plume se refuse à tenter de la dépeindre. Du couchant au levant, du nord au sud, les populations accourent, affluant vers un unique point, celui où « Rouge » - ainsi futile dénommé - se tenait en permanence, incapable qu'il était de faire un pas en avant, par suite du nombre considérable de badauds qui l'entouraient.
     Songez donc à cette énormité, à cet événement véritablement stupéfiant : un être rouge, un sanguinaire, un impur par conséquent, dans Xzorah ! Et si, par malheur, il allait faire souche !... Car il faut dire que chez les Xzorahniens le miracle est une chose naturelle. Point n'y est besoin d'être deux pour faire « surgir un enfant », et l'antique histoire du Saint-Esprit qui opéra la Vierge Marie ne les surprendrait nullement. Qui sait même si le Saint-Esprit n'était pas un Xzorahnien échappé de cet admirable pays !... On a vu plus fort que cela dans la vie universelle !
     Cependant « Rouge » voulut parler, expliquer la raison de sa venue. Mais des huées ayant accueilli ses tentatives oratoires, il dut se taire pendant un temps assez long, durant lequel les habitants de Xzorah l'examinèrent sous toutes les coutures, palpèrent ses membres d'athlète en hochant la tête d'un air entendu, et finirent par conclure, qu'à part la couleur il offrait beaucoup de points de ressemblance avec eux-mêmes.
     Alors une des autorités de l'endroit, comprenant enfin qu'une explication était sinon indispensable du moins nécessaire, lui adressa la parole en ces termes :
     - Parle, explique-toi, « Rouge », dis-nous comment il se fait que tu sois venu parmi nous. Car ici c'est le désir qui suscite l'arrivée d'un nouvel habitant. L'immonde attirance, que vous avez osé appeler amour, n'existe plus chez nous, et la blancheur de notre corps n'est autre que le symbole de la pureté de nos âmes. Ton arrivée est mille fois plus surprenante pour nous que ne le serait chez nous la naissance d'un enfant à trois têtes ou à six jambes. Parle, « Rouge », donne-nous la clé de ce mystère, rassure nos âmes qui tremblent d'effroi comme tremblèrent jadis les peuples de la vieille Gaule sous l'invasion des Barbares… Nous t'écoutons.
     Et « Rouge » répondit d'une voix forte :
     Ainsi que tu m'y engages, je serai sincère. Mon histoire va vous faire frémir ; aussi ne vous la raconterai-je que brièvement. J'ai été sur cette terre que vous méprisez un guerrier fameux, j'ai conquis des mondes, soumis les peuples, tué sans merci, pendu sans pitié ; mais, quand la nuit noire du remords a succédé à l'aube sanglante de mes premiers pas humains, j'ai compris ma faute, détesté ma vie et cherché l'expiation. Dans les mondes gris et ternes où toute demeure est un tombeau, où tout espoir n'est qu'une lueur, j'ai orienté mes pas en m'essayant au bien ; puis la lueur est devenue plus vive, et la terre où j'ai souffert s'est ouverte un jour pour donner asile à mon corps, tandis que celui-ci livrait passage à l'âme. Alors dans l'au-delà lumineux, autour des globes immenses, dans le rutilement des satellites et des soleils, j'ai erré joyeux, délivré, mais pas aussi blanc que vous comme aspect, car les taches du sang sont tenaces. Puis, un jour, comme je rôdais autour de votre monde, j'ai senti pour lui un attrait extraordinaire ; l'attrait est devenu irrésistible, impérieux, et, tout à coup, sans que ma propre volonté y fût mêlée, j'ai « surgi », ainsi que vous le dites, sur votre globe. Pas plus que vous je ne comprends ce mystère, cette force qui m'ont entraîné moi, impur, vers vous les très purs, et pourtant, je vous le répète sous la foi du serment, je n'y suis pour rien !
     « Rouge » se tut et promena ses regards sur l'assemblée ; mais celle-ci restait silencieuse et comme consternée, et celui qui l'avait questionné dit alors d'une voix sévère :
     - Quelqu'un d'entre vous a eu un désir malsain, puisque « Rouge » est venu par la force de ce désir. J'adjure celui ou celle qui l'a conçu d'avouer sa faute.
     Alors, au milieu des regards anxieux, une femme belle et confuse leva sa main d'une blancheur éclatante et dit tristement :
     - C'est moi... je l'aimais… il était si atrocement beau lorsqu'il tuait, si sublime lorsqu'il expiait ! - et je n'ai pas su attendre davantage. Les siècles ne s'écoulaient pas assez vite à mon gré, et, à force de le contempler, je le voyais moins rouge... Pardon !
     L'effet de cette révélation provoqua un tollé général, mais les Xzorahniens sont gens charitables. Ils pardonnèrent l'affront infligé à leur race par la faiblesse d'une femme.
     N'en aurions-nous pas fait autant, ami lecteur ? Oui, n'est-ce pas ? Nous nous passerions si difficilement d'elles !

*

     Lorsque Sybile eut atteint ses vingt ans, elle devint soudain taciturne, rêveuse, peu encline aux paroles inutiles, peu disposée au sourire.
     Ses yeux de velours perdirent leur éclat, l'ombre compacte de ses cils les voila encore plus complètement, car maintenant on ne savait vraiment pourquoi la rieuse jeune fille s'obstinait à les baisser vers la terre.
     Un jour même elle eut un geste las, et, regardant dans le vague, elle prononça ces étranges paroles qui restèrent incompréhensibles pour ceux qui les entendirent : - À quoi bon ? - Et lorsque sa mère inquiète l'eut questionnée tendrement, elle lui répondit sans détours : - Je n'aime plus la vie !
     Ne plus aimer la vie à vingt ans, lorsque toutes les jolies illusions de l'âge dérobent toutes les tristesses de l'avenir, lorsque l'épreuve, par pudeur, craint de se montrer à la jeunesse, n'est-ce pas monstrueux ? Et devant une telle révélation, la mère de Sybile haussa les épaules, crut à un caprice, et ne se donna même pas la peine de raisonner sa fille.
     Pourtant la jeune fille avait dit vrai. Sans trop savoir pourquoi, elle était lasse de l'existence. Elle aurait voulu, comme une de ces hirondelles légères, prendre la fuite très loin vers des espaces inconnus, des mers ignorées, des pays fantastiques.
     Peu à peu elle en vint à délaisser ses devoirs usuels, elle ne s'intéressa plus à rien, elle s'enrôla dans le bataillon trop nombreux des femmes toujours lasses, toujours ennuyées.
     Mais son Esprit protecteur veillait, et un jour qu'elle rêvait aux étoiles en regrettant de ne pouvoir s'y transporter, il lui arriva une étrange aventure :
     La pièce obscure s'emplit soudain de lumière, des rayons éblouissants en éclairèrent les moindres recoins, et dans cet éclat une forme se dessina vague d'abord, puis plus accentuée ensuite, et une ravissante créature lui apparut tout à coup.
     L'apparition était de taille un peu au-dessus de la moyenne, elle était brune avec d'épais cheveux bouclés, des yeux d'un bleu de pervenche, des lèvres très roses, et un sourire de bonté épandu sur ses traits. Devant le mouvement de recul de Sybile, elle sourit, puis, lui prenant, affectueusement les mains :
     - Vous n'avez rien à, craindre de moi, ma chère enfant, lui dit-elle, mais vous avez, au contraire, lieu de tout espérer.
     - Je suis un être d'une région mystérieuse que votre âme connaîtra un jour quelconque. Ma mission est de m'occuper de vous, de vous protéger sans relâche ; or, depuis quelque temps, j'ai l'âme fort contristée, car je constate que vous ne remplissez pas le but de vos jours terrestres, que vous vous laissez aller à cette pente du découragement qui mène fatalement vers le mal, qu'en un mot vous avez pour cette vie un mépris que vous surmonterez certainement peu à peu, lorsque vous saurez qu'il est indispensable que vous la subissiez avec courage pour avoir le droit de parvenir au séjour où nous sommes nous-mêmes.
     J'ai pensé qu'il vous serait possible d'ouïr ma voix, et que vous pourriez également me voir. C'est pourquoi je suis venu vous faire ces doux reproches ; mais, comme je veux que vous ayez un souvenir de moi et une sorte de talisman contre les nouvelles faiblesses, voici ce que je vais vous laisser.
     En disant ces derniers mots, la bizarre interlocutrice eut un geste encore plus étrange, elle plaça sur les mains de la jeune fille autour du doigt annulaire quelques rayons de diverses nuances qui soudain se fondirent, s'harmonisèrent et lui formèrent une bague merveilleuse, puis elle grava dessus ces mots qui se détachèrent en lettres de feu : courage, confiance et volonté.
     Tout d'abord Sybile se crut sur le chemin de la folie ; elle eut peur, elle pria - elle qui ne savait plus implorer - elle demanda à Dieu d'éloigner d'elle les Esprits tentateurs, les mauvaises influences, puis, quand elle eut bien prié, elle s'aperçut soudain que la bague n'était visible que pour elle seule, et que ceux qui l'entouraient ne pourraient jamais soupçonner la présence du merveilleux anneau.
     Avec une certaine lassitude d'abord, puis plus de courage ensuite, elle recommença à sourire à la vie ; de nouveau elle s'intéressa aux mouvements de la nature, suivit d'un œil intelligent l'évolution des choses, comprit de nouveau la grandeur et la sublimité du mot travail.
     Lorsque l'indéfinissable nostalgie l'envahissait encore une fois, elle regardait son doigt, et immédiatement devant ses yeux attristés les mêmes mots luisaient, scintillaient comme des diamants :
     - Courage, confiance, volonté !
     Et en un jour où la vie lui semblait encore plus terne, les minutes plus monotones, comme elle murmurait : Pourquoi le courage ? envers qui la confiance ? dans quel but la volonté ? elle entendit une voix répondant à sa triple question lui dire :
     - Le courage est utile pour supporter la vie ; c'est en le pratiquant que celle-ci devient moins pénible et moins décevante. Lorsqu'on prépare son âme à tous les assauts, l'on est de taille à supporter les assaillants ; si chaque devoir de notre condition devient pour nous un sujet de peine, le courage, qui ennoblit tout, nous donne la force de continuer la lutte, la confiance nous aide à être convaincus de l'heureuse issue de cette lutte. Quant à la volonté, c'est le levier puissant qui amène sûrement au succès, c'est elle qui écarte de nous toutes les pensées malsaines, c'est elle qui rend nos sillons nets, en aplanissant les difficultés, en faisant disparaître les embûches.
     Et cette devise d'une bague invisible devrait être celle de l'humanité tout entière. Ce sont là les mots qu'elle devrait se redire et se répéter perpétuellement, car tant qu'elle n'aura ni courage, ni confiance, ni volonté, elle n'aura ni adoucissement à ses peines, ni espoir de les voir terminer, ni certitude de succès.

*

     Pour la première fois peut-être, depuis tant de siècles que le grand saint est chargé de la mission délicate d'introducteur et de commissaire du Paradis, ses perplexités étaient cruelles.
     Depuis quelques temps les mains du bon Dieu restaient inactives. Elles n'élevaient plus de trônes de gloire pour ses créatures rappelées près de lui. Le souverain Maître ne paraissait nullement se préoccuper de cet état de choses et restait impénétrable dans sa majesté sereine. Saint Pierre, craintif, n'osait s'approcher pour lui communiquer ses angoisses, car peut-être appréhendait-il encore le regard de reproche dont il se rappelait la pénétrante acuité qui avait pénétré son âme, lorsque le Christ le rencontra dans la cour du grand prêtre.
     Et pourtant, que faire ? Que répondre aux âmes vraiment pures et belles dont la venue, il est vrai, est rare, - même au Paradis, mais dont l'arrivée, tôt ou tard, est certaine ; - lorsque ces âmes viendraient réclamer la récompense due à leurs vertus, c'est-à-dire la possession de ces splendides sièges aux ors éblouissants, entourés d'étoffes merveilleuses tissées dans le fil le plus fin de l'éther azuré, et dont le faîte se perd dans les rayons éblouissants qui partent de l'empyrée céleste ? Certes ce n'était pas que la place manquât au Paradis, et plus bas, beaucoup plus bas, les sièges vacants étaient en nombre dans l'hémicycle infini ; mais ce n'étaient plus les premières places, et ne serait-ce pas une monstrueuse injure faite à la justice divine que de les offrir aux âmes réellement saintes ?
     Et sont Pierre, soucieux, soupirait navré ! Pour la dix-millième fois peut-être depuis que le dernier trône de gloire avait été occupé, il entr'ouvrit la porte du Paradis, et poussa un dix-millième soupir de satisfaction ; car il n'y avait à l'entrée que la cohue habituelle des gens de peu d'importance confessés et extrêmisés au dernier moment, et maintenant fraîchement sortis du Purgatoire, bons tout juste à garnir les derniers gradins… Et saint Pierre, l'âme rassérénée, un peu indifférent aux états d'âmes diverses qui pénétraient dans le royaume de Dieu, - il en avait tant vu ! - laissait entrer le flot sans contrainte. Puis, quand tous eurent pénétré, il ferma la lourde porte, et, gardien vigilant, se mit à faire le tour du séjour céleste, espérant y découvrir peut-être quelques places nouvelles auprès de l'Éternel. Mais hélas ! rien, toujours rien, et saint Pierre, de plus en plus anxieux, retourna à son poste d'introducteur.
     Il était temps qu'il y arrivât : des coups énergiquement frappés lui annonçaient la venue de nouveaux impatients de jouir des récompenses célestes.
     - Assurément, ce ne sont pas des âmes saintes, observa le vieil apôtre, car les âmes saintes sont patientes…
     Et lentement, il ouvrit de nouveau. Alors, impérieuse, une dame en grande toilette se présenta. Contre toutes les lois du protocole, très hautaine, elle questionnait :
     - C'est ici le Paradis ? c'est vous, saint Pierre ?
     Et lui, un peu suffoqué, mais charitable, secouait affirmativement sa tête vénérable. Alors, de plus en plus impérieuse, elle ordonna :
     - Vite, un trône de gloire ! j'y ai droit, mon confesseur me l'a dit !
     Cette fois, saint Pierre ne se décontenança pas. Cette particulière devait être folle, car elle n'avait nullement l'aspect d'une femme ayant droit à une si haute récompense. Il répliqua, très doux :
     - Il n'y en a plus, et, d'ailleurs, ils sont réservés aux grands saints.
     Mais la dame ne l'entendait pas ainsi. Voyons, ce n'était pas saint Pierre qui lui répondait une chose pareille ! plus de trônes de gloire ! Il n'y avait que les saints qui y eussent droit ! Mais, elle ne pouvait entrer dans de tels détails. Son confesseur, le père Jean, lui avait formellement promis qu'elle serait titulaire d'un de ces trônes. Ne représentait-il pas Dieu et son infaillibilité ? l'Église catholique n'affirmait-elle pas que le prêtre a le pouvoir de lier ou de délier. Elle connaissait bien sa religion, pourtant ! Qu'est-ce que cela voulait dire un tel affront infligé à une si bonne dévote ?...
     Et la dame allait, allait, très montée, très en colère, très forte de son instruction religieuse dont elle citait la doctrine avec véhémence.
     Mais saint Pierre, un peu sceptique, arrêta ce flot de paroles, et, très calme, il questionna :
     - Quelle était l'œuvre pie qui avait permis à son confesseur de lui faire une aussi téméraire promesse ? Avait-elle fidèlement observé le jeûne ? Avait-elle fait abstinence ? S'était-elle approchée fréquemment des sacrements ? Avait-elle souffert, et surtout avait-elle beaucoup d'œuvres de charité à son actif ?
     À toutes ces questions la dame avait répondu par un signe de tête négatif, mais, à la dernière, elle se redressa fièrement et répliqua lentement, scandant chaque mot :
     - Certes oui, j'ai fait une bonne œuvre, et c'est cette bonne œuvre qui m'a fait promettre par mon confesseur la récompense que j'ambitionne. J'ai recueilli, oui recueilli - entendez-vous bien - des religieuses chassées de leurs couvents, et j'ai même donné une grosse somme à d'autres pour qu'elles aillent s'établir à l'étranger.
     Cette fois saint Pierre ne souriait plus… Cela devenait très grave, et elle n'avait pas tort de proclamer ses droits. Ils étaient réels, irréfutables, il n'y avait pas à dire… et, en dessous, le vieil apôtre considérait cette nouvelle habitante en se disant avec terreur qu'il n'y aurait pas moyen, comme disent les vivants, de lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Cette diable de femme ameuterait plutôt tout le Paradis que de vouloir se contenter d'un siège moindre que celui qui lui était promis. Il n'y avait qu'un seul moyen, c'était d'évoquer l'Éternel… et, tête basse, saint Pierre, affrontant l'orage céleste qu'il craignait de faire éclater par sa demande intempestive, se dirigea vers le trône de Dieu, mais le Père Céleste l'arrêta dès les premiers mots et lui dit brièvement :
     - Ton protégé, quel sexe ?
     - C'est une femme, Seigneur, répondit Pierre.
     - Alors fais-en ce que tu voudras, répliqua le Maître des destinées, elles sont en trop grande majorité sur les trônes de gloire, et… m'adorent trop !
     Et sur ce, le bon Dieu disparut dans un nuage, laissant le pauvre saint Pierre fort déconfit.
     Il s'en retourna à pas lents vers la porte du Paradis. Qu'allait-il faire ? Une idée lui vint soudain, et ce fut avec un front un peu malicieux qu'il dit à la dame :
     - Vous tenez à un trône de gloire ? il n'y en a plus en ce moment, mais le Seigneur peut en créer subitement. En attendant, allez trouver Mahomet, il y a dans son Paradis d'admirables divans, des fleurs embaumées, des jets d'eaux aux mille couleurs, c'est le bonheur parfait. Pour attendre, vous y serez mieux qu'au royaume de Dieu. Allez, mon enfant !
     Elle s'en fut sur ce conseil, et saint Pierre poussa un soupir d'allègement. Il avait évité le scandale dans la maison du Seigneur. Il ne pouvait faire mieux ; et, du reste, le bon Dieu lui avait donné carte blanche.
     Mais quel ne fut pas son ennui lorsqu'il vit revenir quelques jours après sa solliciteuse ! Elle était fort triste. Ce n'était pas que le paradis de Mahomet fût pour lui déplaire, mais le prophète qui passait l'inspection, l'ayant reconnue tout à coup pour être une chienne de chrétienne, s'était mis très en colère en voyant cette intruse. Le paradis musulman avait retenti de l'éclat de sa fureur, et les houris épouvantées ne se souvenaient pas d'avoir jamais vu le maître en une telle rage. Chassée honteusement, la dame revenait un peu plus humble au paradis, et aussi un peu défiante, car elle commençait à douter de la valeur des promesses faites par son confesseur.
     Alors, saint Pierre, lisant en son âme, lui dit avec sa bonté coutumière :
     - Mon enfant, je sais un endroit où vous pourrez être heureuse, et d'où l'on ne vous chassera pas. Allez trouver Allan Kardec et Mesmer ; leur paradis à ceux-là s'appelle l'au-delà, on y vit heureux, et ce qu'il y a de plus bizarre, l'on y reçoit tout le monde. Allez, mon enfant ! Je crois que vous vous y plairez moins qu'au paradis chrétien ; mais, je vous le répète, ce n'est qu'en attendant, car j'ai cru voir, à certains mouvements précurseurs, que le Seigneur s'apprête à créer de nouveaux trônes.
     Il disait vrai, car, quelques heures plus tard, dans l'éternité, un grand mouvement se fit dans le séjour céleste, sur l'ordre du Seigneur. Quelques saints prirent les nouveaux sièges, et il en resta une grande quantité d'inoccupés. Saint-Pierre, confiant, attendit le retour de la dame qu'il avait envoyée au paradis spirite, mais sa confiance fut courte, son vieux front se renfrogna de nouveau, et ce ne fut que plus tard qu'il comprit entièrement son imprudence, car la solliciteuse ne revint jamais, ayant trouvé décidément plus de joie sur les traces d'Allan Kardec que dans l'immobilité glorieuse et contemplative réservée aux élus.

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     À l'heure actuelle, je ne crois pas du tout que l'amour des femmes puisse être un fléau pour l'écrivain, et voici pour quelle raison : Prenons d'abord, si vous le voulez bien, le romancier, et voyons quel peut être l'état physiologique et psychologique de cet être qui passe de longues heures assis devant son bureau, plume en main, distillant avec plus ou moins de facilité la pensée qui va être livrée aux lecteurs de demain.
     Il va sans dire que sa littérature peut très bien ne pas être le reflet exact de sa conviction personnelle, que ses idées humanitaires mises sur papier peuvent se trouver en formelle contradiction avec sa vie privée et les sentiments qui lui sont propres, qu'il peut être un vertueux en paroles et un vicieux en actes, témoin le suave auteur de Paul et Virginie qui ne fut suave que dans son livre. Il est cependant indéniable qu'un écrivain n'arrive à donner la teinte véridique à ses récits qu'à la seule condition de connaître, d'avoir étudié de près son sujet, de s'être mis parfois dans la peau des personnages.
     Pour arriver à ce résultat, le romancier ressent forcément une certaine surexcitation cérébrale qui agite son organisme entier, et produit une réaction plus ou moins intense sur ses sens. S'il résiste et se contente comme Pygmalion de la contemplation de son oeuvre, s'il vit et tressaille seulement par elle, il arrive inévitablement au détraquement physique qui amène avec lui son odieux cortège de névrosisme et de neurasthénisme, rien n'étant plus mauvais que de se monter à froid l'imagination, puisque en agissant ainsi on tombe dans le néfaste état anormal.
     L'amour des femmes n'est donc pas un fléau pour le romancier qui ne saurait s'en passer. Mais là comme ailleurs il ne faut pas tomber dans l'excès, en prétendant qu'aimer la femme c'est aimer toutes les femmes. Il en est parmi elles d'attachantes et d'autres qui sont indignes de cet attachement. Aller aux premières en négligeant les secondes, c'est la tâche de tout écrivain désireux de ne pas tomber dans les boues stagnantes du naturalisme cynique, et de conserver au milieu même des vicissitudes de la vie un esprit lucide dans un corps sain.

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     La question formidable entre toutes, le vaste point d'interrogation dressé en regard du libre arbitre et qui semble le défier, c'est la mentalité de certains individus qui, d'après les lois de justice divine, devraient posséder une raison égale à celle des autres hommes et dont le cerveau, au contraire, semble être une pâte malléable contenue dans un crâne ouvert à toutes les volontés étrangères comme à toutes les perturbations flottant dans l'ambiance terrestre.
     Le nombre de ceux appelés fous est grand, certes, trop grand pour le bien des âmes humaines ; mais combien plus grand encore est celui des irresponsables qui, ballotés au souffle de tous les désirs étrangers, vivent dans une perpétuelle hésitation prenant fin, de temps à autre, par l'impulsion d'une action magnétique donnée et reçue inconsciemment, puis recommencée à nouveau dans un autre ordre d'idées et détruisant chez les individus toute suite, toute coordination de leur activité cérébrale !
     D'où vient ce déséquilibre, et pourquoi est-il la tare de quelques individus, tandis que d'autres sont parfaitement les promoteurs de leurs actes réfléchis ?
     Hélas ! ce déséquilibre, vous le savez comme moi, il est dû à des causes diverses considérées comme matérielles, alors que réellement elles font partie de l'avancement animique.
     C'est l'alcoolisme transmettant ses tares cérébrales, c'est la folie elle-même subie précédemment et ayant laissé dans les germes matériels de toute une génération les ferments fatals qui renaîtront un jour ou l'autre ; ce sont encore les vices de toute nature ébranlant le système nerveux, perturbant la moelle épinière et léguant aux descendants de ces êtres coupables une dégénérescence appelée à leur apporter, comme cadeau de naissance, la nervosité, l'hystérie, l'irresponsabilité amenant souvent à la démence complète.
     Le côte matériel de cette définition ne peut cependant pas choquer les spirites ; et si quelques-uns d'entre eux me faisaient observer que je donne à la matière et à l'atavisme une importance trop grande, je leur répondrais en les invitant à lire attentivement le chapitre sur la gestation, où un esprit très éclairé fait entrer en ligne de compte le travail accompli par l'incarné en formation et les efforts tentés par lui pour atténuer le développement des cellules propres à favoriser l'éclosion des tares paternelles et maternelles.
     Le périsprit flottant dans l'espace se trouve plus facilement attiré vers des parents possédant un périsprit un peu similaire, et cela explique suffisamment, il me semble, l'incarnation chez les alcooliques d'Esprits dont l'âme un peu semblable est remplie d'indulgence pour les défauts qu'elle n'a pu complètement déraciner.
     Cependant, ce n'est pas toujours un manque d'évolution qui dicte le choix de l'Esprit. Souvent aussi il s'agit pour ce dernier d'accomplir une expiation, de passer par les flammes de l'enfer terrestre et d'endurer pour le bien de son âme l'atroce supplice d'une volonté défaillante, d'une intelligence qui se dérobe et d'un libre arbitre sans cesse pris en défaut.
     Ainsi toujours la justice règne en maîtresse ; justice pour l'esprit insuffisamment évolué qui, n'ayant pu encore puiser dans son perfectionnement moral le mépris des jouissances grossières et le désir de s'élever, se réincarne chez des parents trop sympathiques à son âme débile ; justice pour celui qui, ayant à payer pour des fautes anciennes, accepte ce moyen d'expiation ; justice enfin pour toute une autre catégorie d'individus, je veux parler de ceux qui ont abusé de la vie dans leur jeunesse et dont les excès produisent un déséquilibre du système nerveux capable d'entraîner tous les désordres cérébraux. Or l'âme étant associée en incarnation à tout un matériel physique très important, ne doit pas en abîmer le fonctionnement , car, du jour où les organes sont détériorés, ses ordres ne sont plus exécutés, et c'est alors que commence la souffrance indicible de savoir qu'on cède à une décision qui doit être étrangère à soi-même, puisqu'on la sent déraisonnable et incapable d'avoir été dictée par le libre arbitre. D'où vient cette force qui vous impose un acte que votre raison réprouve et contre laquelle elle se débat vainement ? Cette force c'est celle du passant incarné, celle de l'Esprit désincarné traversant notre vie et entrant comme chez lui dans ce cerveau dont vous avez ouvert la porte en le surmenant, en l'excitant, en ne réfrénant ni vos désirs ni vos passions, en vous laissant aller à toutes vos fantaisies bonnes ou mauvaises comme au bercement d'une chanson endormant votre conscience et vos préjugés.
     Et, après des années de ces perpétuelles capitulations avec votre conscience, vous voyez intervenir le médecin neurologiste précédant souvent le médecin aliéniste. Avec celui-ci c'est l'isolement pendant lequel vous sentez la lueur, qui fut vous-même, s'affaiblir et s'anéantir progressivement. Elle demeure là pourtant, cette lueur, elle veille à votre souffrance pour vous assurer la seule conscience qui vous reste, celle de votre malheur définitif. Lorsque l'isolement cesse, c'est la promiscuité de fous comme vous, d'êtres autour desquels flottent les fluides déséquilibrés qui, s'accrochant à votre demeure, l'attachent chaque jour plus fortement à vous.
     Le désir vacillant qui se forme dans le misérable cerveau n'est même plus assez puissant pour désirer la mort, et, après certains réveils de l'âme luttant contre l'ennemi, l'accablement s'impose ; période d'anéantissement et de résignation fatale qui veut oublier, si c'est possible, le passé, et dédaigne l'avenir.
     La neurasthénie et la folie peuvent aussi venir des excès de travail et des souffrances morales accumulées, mais, dans ce cas, c'est plutôt la neurasthéuie qui se produit, arrivant comme une maladie résultant d'un surmenage choisi comme épreuve en vue de l'avancement.
     Ceux appelés idiots ou crétins sont encore des Esprits accomplissant un purgatoire terrestre, et devenant, par le fait même de leur naissance, l'épreuve de la famille qui les a engendrés. Leur existence terrestre ne compte pas au point de vue évolutif, ou, du moins, si elle compte, ce n'est qu'en vue de la pénitence acceptée et subie.
     Ils n'ont, du reste, pas conscience de leur infirmité morale, et la seule compensation qui leur soit accordée est l'extériositaion qui se produit pendant le sommeil. Consolation bien méritée et qui leur permet d'aller reprendre inconsciemment dans l'au-delà le courage de vivre en n'existant pas mentalement, et de tirer importance de leur épreuve en la rapportant à Dieu pour la purification de leur âme.
     Enfin la dernière catégorie est celle des individus subissant quelque vengeance extra-terrestre. S'ils se sont rendus coupables de quelque action mauvaise ayant atteint péniblement et douloureusement un incarné, ayant laissé dans l'âme de celui-ci une empreinte très marquée, entre ces deux êtres existe une chaîne fluidique produite par l'acte répréhensible et s'attachant à sa victime par le souvenir qu'elle en garde.
     Celui qui aura lésé vivra peut-être longtemps dans l'impunité, mais si l'autre meurt avant lui, le départ de son âme brisera la chaîne fluidique tendue entre eux, et celui-ci, comme un caoutchouc lâché brusquement, reviendra vers le coupable en une décharge des fluides nocifs émis par lui. Dans ce cas tout peut arriver, malheurs de différentes sortes, maladie, perte de situation, folie, etc...
     Mais tous ces fous, tous ces irresponsables, ne sauraient répondre devant Dieu de leurs égarements. Ce sont des malades dont l'organisme déséquilibré n'a pu obéir à l'âme. Si leur âme est suffisamment évoluée, ils éviteront souvent la folie ; car alors même que leur corps surmené éprouverait des troubles, cela ne pourrait être que par des causes nobles et par des efforts méritants. Cette âme donc, si elle a été terrassée pendant un temps, rentrera en possession de sa volonté libre, et redeviendra la dominatrice du corps débile qui, sous son action stimulante, retrouvera seul et la suggestion bien comprise peuvent venir au secours de ces pauvres âmes emportées dans le tourbillon de leurs égarements.
     Redonner à la volonté une nouvelle force, une nouvelle puissance, l'aider à ressaisir les rênes de son gouvernement, garder en main ces rênes tant que les forces du malade sont insuffisantes, c'est le seul moyen capable d'arrêter la folie en route sur le chemin de la neurasthénie, c'est l'unique solution à apporter au problème de la raison en déroute ; et si tout médecin neurologiste, si tout aliéniste comprenait son devoir, il agirait ainsi, non pas par les expériences faites dans le but d'étudier les effets du magnétisme sur de pauvres sujets que ces expériences détraquent chaque jour davantage, non pas en assouplissant encore un cervau déjà prêt à subir toutes les influences, à s'en servir comme d'un miroir reflétant toutes les passions et toutes les grimaces émotives, mais, au contraire, en endormant cette effervescence, en rééduquant l'âme qui s'est perdue en route, en lui apprenant de nouveau à vouloir, à aimer ce qui est droit, normal, banal, et en lui faisant craindre toutes les exagérations de son cerveau en ébullition.
     En un mot, pour racheter la tristesse de cette énumératon :
     Il est des cas où le génie confine à la volonté. Folie sublime, celle-là, folie de ceux dont l'âme trop grande, trop généreuse ou trop savante, étouffe dans sa prison de chair, où, trop exigeante vis-à-vis du misérable cerveau qui lui a été accordé pur se manifester, elle en brise la paroi, croyant s'élancer vers l'infini qu'elle désire, qu'elle appelle de toutes ses forces et vers lequel se précipitent toutes ses aspirations.

MAUPASSANT.

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  • Nos Invisibles, par Charles d'Orino, Illustrations en couleurs d'après R. Mainella, Paris, Bibliothèque Chacornac, 1907, IV-243 p.

     Comme Caïn obsédé par l'œil sombre du remords le poursuivant sans trêve dans sa fuite éperdue à travers les déserts, la Douleur suivait Diane et ne se lassait pas.
     Quoiqu'elle ne pût faire et dire, malgré les prières ferventes montant comme un perpétuel encens vers le trône où siègent toutes les miséricordes, la sinistre compagne marchait à ses côtés. De longs voiles de deuil enveloppaient sa silhouette ; sa démarche était lente, son sourire noyé d'ombres et de pleurs. Une fois elle essaya de dire : « Je t'apporte le bonheur… prends mon bras. » Mais Diane, épouvantée, la repoussa loin d'elle en criant au mensonge.
     Pourtant un jour qu'elle se débattait dans un cauchemar affreux de visions atroces, un jour qu'elle chancelait se sentant plus faible, la Douleur intervint en glissant son bras sous le sien, et elles ne se quittèrent plus.
     La lamentable odyssée commença alors pour Diane. Au milieu des ténèbres sans fin, des embûches sans nom, elle entreprit l'ascension de ce dur calvaire dont le sommet, baignant en pleine lumière, lui était caché. Qu'elle l'eût réconfortée pourtant, cette vue des hautes cimes, s'il eût été donné à ses yeux de l'entrevoir ! Mais hélas ! l'obscurité augmentait toujours, et la Douleur, sentant son corps s'affaisser de plus en plus, ne lâchait pas sa victime.
     Résignée maintenant, Diane se laissait conduire en gémissant. Bientôt son corps, aux merveilleux contours, connut l'outrage des avilissantes maladies. Son cœur endura la torture des tromperies hideuses, il subit le déchirement des séparations sans remèdes. Puis l'atroce vie, jugeant que la coupe n'était pas encore pleine, se plut à la harceler de ses coups d'épingle ; elle obligea ses marins de patricienne aux travaux qui nourrissent la chair ; et le désespoir fou, le désespoir sinistre qui fait les hantises du suicide, qui glisse à l'oreille des abreuvés de peine ces mots terribles : « Il n'y a rien, le Ciel est vide » apporta son contingent aux souffrances endurées. Suffoquée, haletante, les yeux emplis d'ombre, Diane voulut s'arrêter, se précipiter dans le néant libérateur. Mais la Douleur la serra plus fortement dans ses bras, et lui fit hâter le pas… Pour la première fois alors, Diane comprit que la compagne aux habits de deuil n'était pas une ennemie. L'aurait-elle soutenue sans cela ? Quelle raison eut été la sienne pour murmurer aussi fréquemment à son oreille ces mots qui lui avaient paru tout d'abord une amère ironie : « Courage ! le terme est proche, chère âme, il te faut encore t'appuyer sur moi pour gravir les derniers échelons qui doivent te mener vers la région de gloire ». Et un jour Diane la crut, et s'abandonna.
     Dépouillée maintenant de tout, elle restait chaste dans sa nudité, car la Douleur lui prêtait sa dignité. Nul, en la regardant passer, ne songeait à l'insulter, mais on disait tout bas : « Où va-t-elle ? » Et, en la voyant s'engager sans cesse dans les étroits chemins bordés d'épines, on restait pensif… Mais Diane n'y prenait garde.
     Confiante à présent dans sa morne compagne, elle se laissait guider, passait sans crainte à travers des cavernes qui lui paraissaient sans issue, s'engageait dans des souterrains où il lui fallait plier encore un peu plus sa haute stature déjà si affaissée, et lorsqu'elle se sentait trop lasse, lorsque ses pieds trop ensanglantés se refusaient à marcher, la Douleur la prenait en ses bras et la portait lentement.
     Depuis des années, le soleil n'avait plus lui pour elle. Ses rayons éclatants n'arrivaient pas à transpercer l'ombre épaisse qui l'environnait. Dans la nuit des nuits, Diane marchait toujours en gémissant.
     Il lui semblait maintenant que ces ténèbres ne s'éclairciraient jamais, que son irrémédiable destinée était de vivre dans cette obscurité. Sa foi même lui échappait. Sentant alors crouler ses derniers espoirs, elle s'appuyait plus fortement sur sa compagne, s'efforçant d'écouter son éternel refrain : « Courage ! la lumière est proche ! »
     Ce fut au moment où elle n'y croyait plus, à l'instant même où son corps harassé se refusait à marcher, que cette lumière éclata dans tout son éblouissement. Comme une nuée qui crève, les ténèbres se déchirèrent, s'éparpillèrent en lambeaux vers les couches profondes ; et, au-dessus d'eux, plantant dans un soleil aux doux rayons, baignée par des éthers embaumés, l'âme de Diane les domina.
     Une intense impression de délivrance et de joie sans nom envahissait son esprit. Mais, trop bonne pour ne pas être reconnaissante, elle chercha du regard sa compagne fidèle, celle qui l'avait menée à travers ce labyrinthe d'ombre aboutissant, à ce séjour de paix. Elle voulait la revoir, n'eût-ce été qu'un instant, cette Entité des souffrances, pour lui crier un « merci » sans rancune, plus même, pour lui demander pardon d'avoir parfois méconnu sa puissance. Mais elle s'aperçut alors qu'elle était seule, et que la Douleur avait disparu. Pourtant, ayant regardé plus loin dans l'horizon immense où les lambeaux des ténèbres s'affaissant vers la terre, devenaient de moins en moins visibles, elle entrevit une ombre, une silhouette connue, enveloppée de longs voiles de deuil, et cette ombre dont la voix couvrait les espaces, lui cria : « Adieu ! sois heureuse, je cours maintenant offrir mon égide à d'autres âmes, car Dieu m'interdit le repas, et mon nom n'est pas seulement Douleur, il est aussi Progrès. »
     Cette histoire est l'histoire des âmes neuves de l'Univers. Sans cette compagne austère, il n'y a pas de bonheur possible. Elle seule connaît les chemins sinueux qui mènent à l'éternelle lumière ; elle seule peut aider, elle seule peut renouveler une âme.
     Cette paix, qui forme un contraste si frappant avec les agitations de la vie, est proportionnée au degré d'avancement. L'âme d'une moralité moyenne ne saurait apprécier les joies d'un Esprit supérieur, et celui-ci trouverait insignifiantes les jouissances qui composent la récompense de cet être qui est inférieur. Mais l'âme qui a souffert goûtera de toutes façons au bonheur supérieur à cette souffrance, surtout si elle a su chasser loin d'elle les désespoirs trop violents, et si elle a pris pour devise ces mots qu'on ne saurait trop répéter à l'Humanité « marcher quand même ! »
     Mais, pour cela, il est utile de lui dire aussi que le bonheur de l'immortalité n'est pas composé de vagues jouissances, d'extases, de contemplations ineffables, qui effraient en général les âmes plus qu'elles ne les tentent.
     Quoique la situation d'Esprit offre des différences assez tranchées avec celle des incarnés, quoiqu'il n'y ait plus dans nos succès les quotidiennes questions de subsistance, les besoins innés à la nature charnelle, nous conservons les trois principes qui composent la vie de l'honnête homme : le travail, l'action, et l'amour débarrassé de tout ce qui le tenait ici-bas.
     Ce sont ces trois choses qui constituent la plus grande part de notre bonheur. Il est certes très doux de se sentir délivré d'un corps lourd et gênant, de jouir, pendant les quelques mois qui suivent la mort, d'un certain laisser-aller. Mais ces joies ne forment pas le réseau de la vie d'au-delà, pas plus qu'elles ne sauraient être la base de la vie terrestre.
     La joie des âmes c'est le progrès moral et scientifique. Mais le progrès des âmes évoluées ne comporte plus une lutte douloureuse, et leur activité s'exerce sans souffrances.

MAUPASSANT

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     Un rayon de soleil se glissait auprès de la couche mortuaire. Il laissait deviner les silhouettes éplorées d'un groupe de personnes qui refoulaient leurs sanglots, pour ne pas laisser voir au cher visage déjà embrumé d'agonie tous les désespoirs et toutes les désolations.
     Le souffle de mort qui s'infiltrait dans la pièce communiquait à chaque objet son horreur tragique.
     Sous son haleine l'or des consoles se ternissait, les bibelots précieux encombrant les vitrines s'assombrissaient, les tentures perdaient leur éclat…
     C'était une chambre de riche, une de ces vastes pièces où tout un luxe inutile s'entasse, où la profusion des détails fait deviner immédiatement la présence du fils unique éperdument aimé. Des tapis épais en couvraient les parquets. Aux murs des armures antiques alternaient avec les tableaux de prix. En face de l'agonisant même, dans un cadre luxueux, des nymphes de Bouguereau, blanches et roses, horriblement matérielles, déployaient toutes leurs séductions devant un amour aux ailes légères. Cette peinture de jeunesse et de vie faisait face au grand lit à colonnades dans lequel s'opérait la séparation d'une âme avec un corps. Mais, sans se laisser intimider par la tristesse ambiante du milieu, les nymphes et l'amour continuaient à sourire, se refusant à s'associer à la mort qui pénétrait tout.
     Afin d'épargner aux yeux presque éteints les dernières et fatigantes vivacités d'un soleil couchant, on avait tiré avec soin les grands rideaux, et il fallait être depuis un moment dans la pièce pour pouvoir distinguer dans la pénombre les silhouettes penchées au-dessus du lit, surveillant avec épouvante le lent et tout à la fois trop rapide travail de la destruction.
     Il était plein de jeunesse celui qui s'apprêtait au départ pour l'éternité. C'est à peine si vingt années l'avaient effleuré.
     Il était beau, il avait dû être robuste, si l'on en jugeait par la carrure des épaules, par le reste de virilité dont les traits conservaient encore l'empreinte en dépit de la maladie.
     De quoi se mourait-il ? Quelle pouvait être la nature du mal terrible qui l'arrachait des bras de ceux qui l'aimaient ? La faute en était-elle à ses ancêtres ? Lui avaient-ils légué quelque germe d'une de ces maladies implacables qui ravagent le poumon ou le cœur ?
     Nullement. Jacques - tel était son nom - mourait victime d'une de ces épidémies qui surprennent et mettent à bas avec une effrayante rapidité les constitutions les plus vigoureuses.
     Il mourait de la fièvre typhoïde, et cela, malgré tous les soins des plus savants docteurs, malgré toutes les tentatives, les essais les plus hardis.
     Depuis plusieurs jours il ne prononçait plus que des paroles incohérentes. Mais son regard conservait, dans l'agonie même, une surprenante lucidité. À maintes reprises ses yeux s'étaient fixés longuement sur ceux qui l'entouraient, sur les objets environnants, comme s'il eût voulu emporter dans ses prunelles agrandies la vision dernière de tout ce qu'il avait chéri, de tout ce qu'il avait apprécié.
     Le soir, son regard prit une fixité étrange dans laquelle il entrait une sorte de joie. Ses yeux ne se dirigèrent plus du côté des siens, mais restèrent rivés obstinément sur le côté opposé où ils se tenaient ; et on l'entendit soudain murmurer ces mots qui firent tressaillir violemment sa mère, et ravivèrent toutes ses souffrances : « Jean, tu es là, merci ! »
     Ce Jean dont il parlait était un frère jumeau qui l'avait précédé dans l'éternité, quelques années plus tôt, un frère avec lequel il s'était promis, alors qu'il n'était encore qu'Esprit, de parcourir la route sinueuse de la vie. Mais ils avaient compté tous deux sans l'événement brutal qui s'élève quelquefois contre la destinée elle-même. Et c'est ainsi que Jean avait trouvé la mort dans un accident de voiture, laissant seul, le désespoir dans l'âme, son frère très aimé !
     Pendant longtemps, on crut que son second frère le suivrait de près dans la tombe.
     Jacques paraissait incapable de vivre longtemps. Il resta morose, accablé, sans courage, puis la jeunesse et la vie reprirent leurs droits ; et ce fut à ce moment même que l'affreuse fièvre vint le frapper pour l'emmener à son tour dans les séjours où il n'y a plus de mort.
     La chambre s'assombrissait de plus en plus. Les nymphes de Bouguereau elles-mêmes disparaissaient dans l'ombre, comme prises de pudeur devant l'irrévocable destin. Avec des mouvements très lents la garde alluma une lampe, et son reflet, tamisé par un abat-jour aux nuances pâles, vint jeter ses rayons adoucis sur le visage amaigri, brûlé de fièvre, sur les mains nerveuses pétrissant les draps…
     Soudain une étrange scène vint à se passer au-dessus de la tête de Jacques.
     Au moment même où un soupir profond soulevait sa poitrine, son frère Jean, pleurant de joie, recevait dans ses bras la forme un peu indécise du corps astral de son bien-aimé frère. Il la serra jalousement comme un trésor que l'on craint de perdre, et s'en fut rapide à travers les espaces.
     La vie terrestre de Jacques ne lui avait guère permis de songer à la mort. Il ne l'avait jamais envisagée que comme une loi fatale à laquelle on ne doit songer que le plus tard possible. Mais cette insouciance, presque toujours inhérente (il faut le dire) à la grande jeunesse, ne l'avait jamais empêché d'être profondément croyant et respectueux de l'idée spiritualiste. Et sa vie, quoique infiniment rapide, n'avait pas été stérile en bonnes actions.
     Était-ce le résultat de son indifférence vis-à-vis de la mort ? Toujours est-il qu'il dormit longtemps d'un lourd et accablant sommeil, avant de jouir des surprises de l'arrivée dans le monde immortel.
     Durant cette période, Jean ne le quitta pas d'un instant. Après sa fuite rapide à travers l'espace, lorsqu'il eut emporté dans ses bras l'âme de son frère, il s'était arrêté soudain. Il avait fixé son choix sur un hémisphère, assez près de la terre pour que Jacques ne souffrît pas d'un changement trop radical, et ne fût pas incommodé non plus par les effluves malsaines.
     Avec des précautions extrêmes, il allongea son frère dans une sorte d'agglomération de fluides, véritable éden de l'espace, et s'installa de ses côtés, ne voulant céder à qui que ce fut ce doux rôle de protecteur auprès de celui dont il n'avait même pas voulu se séparer pendant la courte incarnation terrestre.
     Elle était, en effet, infiniment touchante l'histoire de ces deux âmes si fortement unies.
     Ils s'étaient séparés une seule fois depuis qu'ils étaient hommes. Ils avaient vécu étrangers l'un à l'autre, n'avaient même pas habité le même pays. Mais cette vie leur avait été tellement pénible à tous deux, qu'ils s'étaient juré de ne jamais recommencer une pareille folie.
     Tout le temps qu'avait duré cette existence, ils avaient éprouvé une telle lassitude, un tel dégoût de vivre, une antipathie si prononcée pour leurs sœurs, un chagrin si profond, que cette vie leur avait été véritablement odieuse, et qu'ils s'étaient promis, aussitôt de retour dans l'erraticité, de ne jamais renouveler une pareille tentative.
     Alors, avec un courage prodigieux, toujours dans l'unique but de ne pas se séparer, ils s'étaient incarnés à un an de distance chez des parents misérables qui les avaient élevés sans tendresse, puis chez d'autres un peu plus fortunés qui les avaient adorés, et qui s'étaient efforcés de leur épargner, dans la mesure du possible, toutes les épreuves, souffrances physiques et morales.
     Enfin leur dernière incarnation avait eu lieu de nouveau chez les mêmes parents, où ils avaient voulu naître jumeaux, et où ils avaient accepté la richesse avec plus d'appréhension qu'ils n'avaient embrassé la pauvreté.
     Ainsi qu'on le voit, par ce passé, les jumeaux étaient deux frères évolués.
     Aussi lorsque Jacques, revenu enfin de sa longue torpeur, eut ouvert les yeux, la reconnaissance ne fut-elle pas longue.
     Avec la rapidité que le cœur apporte dans tous ses mouvements, le nouveau désincarné se précipita dans les bras de Jean. Longtemps, les deux frères s'étreignirent sans parole. Qu'avaient-ils besoin d'échanger des idées, puisqu'ils se comprenaient, puisque, du fond de leurs âmes, le même cri vibrant de délivrance et de tendresse s'élevait ?
     Dans l'azur tamisé de rose, le long des sentiers lumineux qui s'entre-croisent, on les vit bientôt glisser lentement ; mais leur démarche était ascensionnelle, et les Esprits, pris de respect, s'inclinaient, en voyant passer ces frères aimés, et murmuraient tout bas :
     « Voici des pèlerins qui s'en retournent vers les hautes régions ! »
     Mais eux marchaient toujours, et, lorsque la terre ne fut plus pour eux qu'un point minuscule dans l'espace, ils se retournèrent et lui envoyèrent du fond du cœur l'adieu de la reconnaissance.

MAUPASSANT




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